La Morale de l'histoire

Je viens de finir « Anatomie d’un scénario » de Truby. J’avais peur que ce soit un horrible truc américanisant et réducteur, mais je me suis retrouvée à être d’accord avec lui sur beaucoup de choses (encore que décortiquer la Métamorphose ou le Procès en un parcours du héros me semble tiré par les cheveux: ce n'était pas prévu pour être un scénario de film, pour commence). Aussi, au fil des semaines, je me propose d’infliger à ceux qui fréquenteront ce blog quelques réflexions que m’a inspiré ce manuel.

Au fait, l'un des conseils par lesquels il commence, est d'éviter les recettes. Un peu paradoxal, pour quelqu'un qui en écrit une justement! Mais heureusement, son livre traite de beaucoup d'autres aspects.

L’une des choses sur laquelle il insiste est sur ce que vous, en tant qu’auteur exprimez dans votre récit. Ce qu'il appelle "theme" et "premises". En d’autre mots : quels sont les thèmes abordés, les symboles, la morale de l’histoire ? Voire, quel est votre message ? Et en plus, ils ne cite pas des exemples gentillets, genre romcom moderne: Le Parrain, Raging Bull... Zut alors, on en était à caractérisation, mécanismes narratifs, dialogues et on passe quasiment à de la philosophie. Ce n’est pas le boulot de la littérature de blanche, ça, de faire dans les grandes idées ?

Pourquoi, vous n’en avez pas, vous, des idées sur le bien, le mal, le sens de la vie etc… ? Regardez l’abondance des thèmes traités dans Harry Potter, un livre pour enfants. Idem pour Hunger Games. Voyez tous les commentaires, parfois contradictoires, qu’ils suscitent. Ça prouve qu’il y a matière à débattre dans ces bouquins. A coté, trouvez des grandes discussions intello sur Twilight ou Chasseuse de la Nuit… Certains auteurs de fantasy insistent même que l'utilité de ce genre est de traiter, sous forme symbolique, des grands problèmes de l'humanité: l'amour, la haine, la mort, le destin, l'inconnu,la morale...

La plupart des grands auteurs de romans populaires l’ont sans doute fait de façon plus ou moins inconsciente. Ils écrivaient les thèmes qui les obsédaient, contrairement aux auteurs de blanche le faisaient de façon parfaitement consciente et contrôlée. Ces derniers considèrent que susciter la réflexion du lecteur, ça fait partie de leur job.

Malheureusement, ce qui caractérise la fantasy de ces dernières années, est bien son coté unidimensionnel et prévisible, rassurant, avec autant de clichés que les pulps des années 30. Bien sûr, il n'est pas question de faire des romans moralisants, pleins de politiquement correct ennuyeux: il y en a déjà plus qu'assez. De toute façon, les thèmes à la mode sont: les sociétés totalitaires, le futur est technologique et sombre (depuis au moins 50 ans), retournons à la nature, les femmes sont des victimes dignes et courageuses avec un caractère fort, le Capital c'est le Mal, à bas l'exclusion et l'Amour guérit tous les maux (depuis des siècles, celui-là). J'ajoute que pour finir, n’a pas de grandes idées qui veut. Mais tout de même, un roman conventionnel façon pulp est vite oublié. Au contraire, un roman qui accepte plusieurs niveaux de lecture, qu’on peut lire au premier, deuxième et troisième degré, ça vous laisse une impression durable, voire une envie de le relire pour voir si vous n’avez pas loupé quelque chose.

Aussi, essayez de vous asseoir une minute et vous demander de quoi parle votre histoire. Et si vous ne voyez vraiment aucun thème, demandez-vous s’il ne lui manque pas sérieusement quelque chose. Pourquoi voulez-vous l'écrire?

Un exemple au hasard : une lycéenne, fille d’un couple divorcé,négligée par ses parents, tombe amoureuse d’un camarade de classe qui s’avère être un vampire. Elle est adopté par le famille de ce dernier et passe son temps par la suite à essayer de ne pas se faire saigner à mort. Elle découvre également l'existence des loup-garous. C’est quoi les thèmes abordés ? Vous pouvez traiter ça sous plusieurs angles :

- La dérive d’une enfant mal-aimée qui tombe sous la coupe d’individus dangereux et finit mal (assez typique des romans d’horreur)

- Le cheminement de l’héroine, enfant mal aimée qui enchaine les mauvaises fréquentations mais finit par s’en sortir d'une façon peu orthodoxe

- L’enfant mal aimée, négligée par ses parents, finit par se trouver une autre famille

- Les relations parents-enfants ou plus généralement adultes-ados

- L’éveil d’une adolescente à la sexualité

- Le début d’une relation amoureuse

- Les difficultés d'une relation amoureuse

- Les thèmes classiquement associés aux vampires comme la mort, le mal, la sexualité et l’immortalité.

- La violence

- La lutte du bien et du mal (il va falloir clairement définir ce que vous appelez « bien » et ce que vous appelez « mal »)

- La lutte des classes (vampires aristos ou bourgeois contre loup-garous prolos)

- La différence et la discrimination (les vampires sont rejetés par la société)

Vous n’auriez pas cru qu’une banale histoire de bitlit puisse contenir des thèmes aussi complexes ? Et ben, comme vous voyez, si. Seulement, c’est à l’auteur de décider s’il va les développer ou non. C'est ainsi que beaucoup de romances contiennent des thèmes qui seraient fascinants à développer en soi, mais que les auteures éludent au profit de la relation amoureuse bateau. Typiquement: dans la plupart d'entre elles, il est question de relations familiales, hiérarchiques au travail, de conventions sociales, du statut des femmes...

En plus, si vous vous attaquez à des questions sérieuses, une partie de vos lecteurs ne sera pas d'accord avec vous. Vous allez quitter le consensuel et le confortable, voire écorcher l'intérêt commercial de votre oeuvre. Dur dur...

Bref, tout ça mérite un peu de réflexion, non seulement sur votre roman, mais sur vos propres valeurs (oui, je sais, c’est un grand mot). Après, vous pouvez revoir votre récit sous un tout autre jour: pourquoi avez-vous écrit cette histoire et pourquoi se déroule-t-elle de cette façon? L'intrigue porte-t-elle au mieux votre message ? Serait-elle plus parlante si vous changiez le sexe ou l’âge de tel ou tel personnage ? Ou alors si vous inversiez quelques péripéties ? Cela vous oblige aussi à revoir en profondeur la caractérisation de vos personnages, leurs motivations et l’univers dans lequel ils évoluent. Font-ils trop cliché ? Manquent-ils de profondeur ? De vraisemblance psychologique ? Leurs actions ne sont-elles pas contradictoires avec le rôle que vous leur avez attribué ? Quelle est la quête de votre protagoniste ? Pourquoi part-il en quête, au juste ? Pourquoi votre héroïne est-elle amoureuse de son prince charmant, à part le fait qu’il soit beau garçon? Pourquoi avez-vous un personnage secondaire gay? Pourquoi avez-vous pris soin de décrire un horrible massacre ou une scène de sexe dans ses moindre détail ?

Bon, c’est sur que ce n'est pas avec des idées pareilles que vous produirez six romances par an comme certains auteurs américains, mais avez-vous ce projet ? Pour un roman pour lequel vous avez de l’ambition, ça mérite réflexion.

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