Le Poids des mots

La bibliothèque idéale, Jean-François Rauzier
La bibliothèque idéale, Jean-François Rauzier

 

En français, il est classique de distinguer à l’extrême le fond de la forme d'un texte. On voit ainsi des intellos s'extasier sur la beauté formelle d'ouvrages qui ne veulent pas dire grand chose, voire dont le sens pourrait être quelque peu discutable (les écrivains collabos de l'Occupation et le Marquis de Sade sont de bons exemples). C'est aussi pour cela que les auteurs français qui se veulent "sérieux" sont obsédés par les effets de style et les mots compliqués. Cela distingue les écrivains des illettrés et la littérature "sérieuse" de la populaire. Ce n'est pas "Les Précieuses ridicules", mais on n'est pas loin...

Les anglophones n'ont pas ce genre de problème: ils se préoccupent beaucoup plus de ce que vous voulez exprimer. Le style n'est là que pour donner support à vos idées et n'a pas d'importance en soi. La forme n'est rien sans le fond. Gandhi ou Mandela n'auraient pas gagné un concours littéraire face à Voltaire, mais ce qu'ils avaient à dire en était-il moins important?

Et la Fantasy dans tout ça? OK, c'est de la littérature populaire, le fond prime sur la forme, mais ce n'est pas une raison pour écrire n'importe comment! Un minimum de grammaire et de vocabulaire s'impose.

La raison n'a rien à voir avec la promotion de la Fantasy comme un genre "sérieux" ou celle de la langue française ou des belles-lettres en général. Lorsque vous écrivez et que quelqu'un vous lit, vous lui transmettez un message. Oui, c'est de la communication, en somme. Votre message est composé de visions, de sons, d'émotions, de sensations, de pensées.Seulement si vous parsemez votre texte de fautes, il arrive un moment où votre lecteur ne comprend plus ce que vous voulez dire. Le message ne passe plus. "Cet", "s'est' et "sait" signifient trois choses totalement différentes.

Et zut, il va falloir se mettre à l'orthographe et la grammaire.

Et pour le vocabulaire? Ben il faut être sur du sens des mots que vous utilisez, à fortiori si vous vous lancez dans des effets de style. "Une sphère" est une forme en trois dimensions, ce n'est pas un disque, plat, et elle n'est pas forcément transparente, malgré la flopée de boules de cristal qu'on trouve en Fantasy. Pire, il faut que le mot utilisé ait le même sens pour vous et votre lecteur, car il va évoquer une sensation précise chez lui. Vous n'imaginez pas la même chose quand vous lisez "il cria", "il hurla", 'il beugla" ou "il mugit". Vous ne voyez pas le même vêtement quand vous lisez "une robe" ou "une tunique", idem pour "une épée" ou "un glaive". Avant de se lancer dans les effets de style, il faut déjà utiliser les mots justes!

Ce problème est particulièrement important pour les scènes d'action, où le lecteur doit "voir" réellement ce que vous voulez représenter.

Enfin, les mots que vous choisissez peuvent totalement casser votre ambiance. Imaginez votre chevalier moyenâgeux dire du méchant de l'histoire: "C'est un idiot décérébré bourré de complexes". Seulement les notions de "complexe" comme problème psychologique et de "décérébré" ne sont arrivées qu'au 19ème siècle ("décérébré" au sens de "stupide" à la fin du 20ème).

Surtout, ne vous attendez pas à ce que le lecteur fasse un effort pour vous comprendre. C'est réservé aux auteurs de blanche. En littérature populaire, c'est à vous d'être compréhensible, sans forcément tomber dans le basique façon roman Harlequin!

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