Sorcières associées II: l'échiquier de jade

Tanit et Padmé reprennent du service! Des démons, des mort-vivants, des automates, des séances de spiritisme, des bals ... Pas le temps de s'ennuyer!

Pitch:

 

Tanit et Padmé ne savent plus où donner de la tête. Des démons affamés surgissent aux quatre coins de la cité en pleine campagne électorale tandis que les autorités s'apprêtent à recevoir la Très Noble Astarté, Ambassadrice Extraordinaire et Plénipotentiaire de l'Empire de Yartège. Un objet destiné à lui être offert en cadeau diplomatique disparait et nos deux sorcières sont chargées de le retrouver… entre autre chose. Mais a-t-il vraiment disparu?

 

Voici tout frais le premier chapitre.

 

 

Padmé

— … Donc, il s’arme ici et en visant, il faut penser à bien le caler, car le recul est très puissant. Il est déjà fichtrement lourd…

— Il est lourd comment ? fit Adnan en me le prenant des mains. Bigre ! C’est un obusier !

— Presque.

Je posai le Peterson 112 au canon gravé de symboles avec un soupir. Nous étions une douzaine ce soir-là dans la salle aux piliers sculptés du premier étage du Naga Noir. Ce café nous servait de lieu de réunion informel depuis des années. Les pales du ventilateur brassaient l’air gorgé d'humidité et n'apportaient aucune fraicheur à la pièce. Sous les boiseries noires du plafond, la fumée du tabac-cannelle se dissipait dans le néant. Dehors, les nuages cachaient les étoiles. J’aurais bien aimé être chez moi, en train de siroter une grande limonade sur le toit, sous la brise du large. Normalement, c’était Tanit, mon associée qui aurait dû faire le cours sur les armes anti démon, mais elle avait pris quelques jours de congé pour se ressourcer sur l'un de ces casinos flottants qui sillonnaient la Mer de Saphir. Je m’étais donc retrouvée à sa place.

Quelques mois auparavant, nous avions décidé d’officialiser nos réunions et crée une société savante: la Société Jartienne d’Étude de la Magie. Un titre très banal, mais nous n’allions pas nous lancer dans des formules ronflantes comme les Compagnons des Arcanes, la Confrérie des Occultistes ou autres balivernes. Nous autres sorciers, étions des gens sérieux. Les temps de l'esbroufe, lorsque ceux qui pratiquaient notre art s'exhibaient dans des accoutrements extravagants et lançaient des sortilèges spectaculaires pour épater le chaland étaient révolus. En ce siècle d'acier et de charbon, tout se devait être sobriété, science et progrès. Comme toute société savante, nous nous devions de discuter science. Tous les mois, l’un d’entre nous se devait de faire un exposé sur un sujet de son choix. Tanit, naturellement avait opté pour les démons. Ces mystérieux prédateurs venus d'univers parallèles au nôtre, le plus souvent par accident, s'avéraient prêts à dévorer le premier être à leur tomber sous les griffes, dents ou tentacules. Une fois écartées les légendes, mythes et superstitions, nous avions réalisé que nous en savions très peu sur leur compte.

— Ce qui me gène, commenta Thandi en versant à la ronde un rhum où flottaient des glaçons, c’est qu’il faudrait déjà avoir le temps de viser…

La plupart des mes confrères opinèrent en silence.

— Moi, je n'ai jamais tenu d'arme, grogna Tamara.

— Ouais, renchérit Ajit, on n’est pas d’anciens soldats comme Tanit. Il faudrait quelque chose qui soit à la portée d’un individu ordinaire.

Je soupirai une nouvelle fois en portant le rhum à mes lèvres. On en était tous là. Heureusement, les apparitions de ces créatures étaient bien plus rares qu’on ne le prétendait. Autrefois, des talismans puissants placés dans les murs de la cité les tenaient à l'écart. Mais quand le Pouvoir ou magie quitta notre monde quatre siècles auparavant, son existence et celle des démons fut reléguée au rang de légende. Les sorciers, devenus inutiles, disparurent. Les murailles furent abattues pour faire place à un grand boulevard. Lorsque le Pouvoir revint avec fracas et les démons avec lui, plus personne ne savait fabriquer de talisman semblable. Hélas, les sorciers d'antan étaient peut-être une bande d'excentriques, mais ils en savaient bien plus que nous sur les arcanes de leur art.

À cet instant, les pas de plusieurs individus résonnèrent dans l’escalier et deux coups brefs furent frappés à la porte. Elle s'ouvrit presqu'immédiatement sur la figure familière, pour ne pas dire agaçante, de l'inspecteur Kwasi. Deux policiers en uniforme se tenaient derrière lui. Ma main se crispa  sur mon verre. Venait-il m'arrêter pour détention illégale d'une once de jus de lotus noir? Cependant, à la lumière de la lampe à gaz, son teint me sembla évoquer la cendre. Il jeta à la ronde un regard bref :

— Bonsoir Mesdames et Messieurs. Un démon est actuellement en train de ravager le secteur Nord des Sept Cadrans. Nous somme venus vous chercher pour le mettre hors d'état de nuire.

Il y eut un instant de silence consterné pour les uns, stupéfait pour les autres. Même si nous étions en train d'en discuter de façon théorique, nous n'en étions pas moins choqués. Ce genre de mauvaise nouvelle venait toujours trop tôt.

— Pourrions-nous en savoir plus, Inspecteur? finis-je par articuler.

Il évita mon regard.

— Je vous expliquerais en route. Nous n'avons pas de temps à perdre.

— C'est que… Nous avons peut-être besoin de matériel, balbutia Thandi.

— Oui, pourriez-vous nous dire de quel type de démon il s'agit? ajouta Tamara.

Il grimaça.

— Comment voulez-vous que je le sache? Il y a deux heures, un homme s'est-semble-t-il jeté sur le cabaretier dans une taverne. Lorsque des clients se sont interposés, il s'est transformé en un monstre d'environs trois mètres de haut, velu, avec deux paires de bras, d'après les témoignages à peu près cohérents que j'ai recueilli. Les gens se sont rués à l'extérieur, provoquant la panique dans le quartier. Peu de temps après, c'est une vendeuse de cigarettes qui a soudain pris l'apparence de cette créature et a happé un bébé du dos de sa mère avant de disparaitre. Cela vous évoque-t-il quelque chose?

Nous échangeâmes un regard sombre.

— On dirait un changeforme, murmura pensivement Adnan.

— Oui, un prédateur qui peut prendre l'apparence de n'importe quel être vivant qu'il a vu, renchérit Thandi.

— Je crois qu'il est également télépathe. soupirai-je. Mais comment-est-il venu là?

— Je n'en sais pas plus que vous! grogna Kwazi. Pouvez-vous le neutraliser?

— Hum… Aux temps anciens, on disait que son cuir était si coriace qu'il résistait à la plupart des armes tranchantes… Seuls certains sortilèges et talismans avaient quelqu'effet. J'ignore si une balle moderne ferait mieux, fis-je en désignant le Peterson 112.  

— Et bien utilisez les talismans et sortilèges!

Ajit secoua la tête.

— Nous n'en avons pas. Les connaissances pour les fabriquer se sont perdues. La magie moderne n'en est qu'à ses débuts, Inspecteur.

— Mais on ne peut pas laisser cette créature dévorer des gens à travers toute la ville!

— Si on sait où il est, on peut essayer de l'emprisonner dans un pentacle, murmurai-je.

— S'il accepte de ne pas bouger pendant que nous le traçons!

— Il ne faut surtout pas lui faire peur… fit pensivement Tamara. Ces créatures sont habituellement terrifiées quand elles atterrissent chez nous et cela les rend agressives et imprévisibles.

Personne ne releva le commentaire. J'épinglai les pans de mon sari pour pouvoir courir au besoin. Sans un mot, l'inspecteur Kwazi s'engouffra dans l'escalier. Tamara et Ajit le suivirent mécaniquement. J'empoignai le Peterson 112 avec son coffret d'accessoires et leur emboitai le pas.

 

L'autotracteuse de la police eut du mal à se frayer un chemin à travers la foule chaotique qui se pressait dans les rues adjacentes aux Sept Cadrans qui s’était vidé de ses habitants. Le quartier était celui qui abritait les voleurs, assassins, trafiquants et autres professions qui même à Jarta, une cité aux idées larges, s'avéraient illégales. Cependant, s'il existait une chose avec laquelle on n'y plaisantait pas, c'était la propriété privée. Dans la cité de l'argent, le vol était presque plus sévèrement réprimé que la violence et le meurtre. La faune nocturne avait trouvé refuge dans les quartiers voisins tandis que les honnêtes citoyens terrifiés s'étaient claquemurés dans leurs maisons. La police tentait tant bien que mal de maintenir un semblant d’ordre. Presque ironique si l’on se rappelait qu’en temps ordinaire, aucun représentant de la loi n’osait s’approcher du quartier. Tandis que notre véhicule aux suspensions défuntes sursautait avec fracas sur le moindre pavé, mon cœur battait dans ma poitrine comme une dizaine de tambours de guerre. Malgré des années passées à essuyer les obus, difficiles de se débarrasser de la peur. Sans nul doute, Tanit, elle, aurait été parfaitement dans son élément. Je tentai d'imaginer un plan, mais à part emprisonner ce changeforme dans un pentacle, je n'avais aucune autre idée.

Un mélange d’odeurs d’eau stagnante, de déjections et de pourriture me saisit à la gorge, faisant remonter des bouffées de souvenirs peu agréables. Mes estimés confrères plissèrent le nez. Certains portèrent même un mouchoir à leurs narines. Pour la plupart, c’était leur première visite à cette partie pittoresque de la cité. Seule Tamara que son excentricité avait poussée à installer son bureau entre les Sept Cadrans et le port ne semblait pas incommodée. Les freins de l'autotracteuse grincèrent, la chaudière libéra sa vapeur dans un sifflement strident et nous nous arrêtâmes. Nous descendîmes derrière l'inspecteur et je reconnus la Place des Pendus, l’entrée du quartier. L'endroit n'était éclairé que par les phares des véhicules de police et les méduses-lampes brandies par quelques habitants. Tout un groupe de soldats lourdement armés, avec un petit canon se tenait au milieu de la place. Des journalistes étaient également là, leurs flashes trouant les ténèbres, dès que nous ouvrîmes la portière. L’un d’eux semblait recueillir les impressions des habitants derrière notre véhicule, car par-dessus le vacarme, j'entendis une voie de femme imbibée de tabac hurler:

— Oui, je vous le dis, moi, c'est encore un coup de ces richards! Ce démon, c'est pour nous déloger de chez nous et y construire des piaules de luxe!

— Ouais, renchérit une autre, c’est la Ligue des Douze Vertus! Ils veulent faire le ménage, comme ils disent!

Je poussai un soupir en m'avançant dans l'air moite et nauséabond. À trois mois des élections, le moindre incident devenait un enjeu politique. Alors un démon… Pas surprenant que les autorités, d’habitude peu enclines à s’occuper de leurs citoyens les plus pauvres, aient réagi aussi vite. À Jarta, même les pauvres votaient…

Une autre sensation, aussi légère que la caresse d'une plume m'effleura: une onde de Pouvoir pulsatile. Le démon était bien là quelque part.  

— Par ici ! aboya Kwazi d’un ton impatient qui cachait mal sa propre peur. Nous le suivîmes jusqu’à l’autre coté de la place. Devant nous, les Sept Cadrans étaient aussi sombres, vides et silencieux que la Vielle Nécropole. Ce quartier vivait la nuit. C’était la première fois que je les voyais ainsi.

Nous fûmes rejoints par l'officier qui commandait les soldats.

— Bonsoir Messieurs-Dames, fit-il courtoisement.

Nous ne fîmes pas de commentaires. Le titre de Maître ou Maitresse, donné aux anciens mages, avait du mal à s’imposer. Pour ceux qui n’avaient jamais eu affaire à la magie, nous n’étions rien de plus que des charlatans.

— Que pouvez-vous nous dire de ce démon? Comment peut-on l'abattre?

Nous lui répétâmes ce que nous avions déjà dit à l'Inspecteur. Son visage s'assombrit.

— Je vais demander du renfort. Vous possédez bien heu… un don spécial qui vous permet de sentir la proximité d’un démon ?

— En effet, fit Thandi. 

— Le plan est de quadriller le quartier à la recherche de cette bête. Chacun d’entre vous va rejoindre une unité qui traversera le quartier vers le Nord, jusqu’au port fluvial. Si vous notez quelque chose de suspect, nous lancerons fusée éclairante. Nous verrons bien si elle peut résister à une dizaine de fusils modernes.

— Nous avions une autre idée, articula Adnan.

— Laquelle?

— L'enfermer dans un pentacle. Nous pourrions en tracer un tout autour du quartier et au moins, l'emprisonner à l'intérieur.

— Personne n'a jamais tracé de pentacle aussi grand, objecta Thandi. Et d'ailleurs, quelle forme veux-tu employer?

— La plus simple: le Cercle de Loi.

Je tentai de me remémorer les limites des Sept Cadrants.

— Il est impossible de tracer une figure parfaitement circulaire tout en restant en contact avec le sol. Il y aura des murs sur le trajet.

— Bien sûr, opina Adnan. Il y aura des zones de faiblesse. Mais au moins, nous saurons où il sera obligé de passer s'il veut sortir.

Le visage du militaire exprima le plus intense des intérêts:

— Une fois cette créature isolée, nous pourrons poster un canon devant chacune de ces zones de faiblesse.

J'avais des dizaines de doutes sur ce plan, mais je n'en avais pas d'autre.  J'armai le Peterson. L'homme pointa son doigt dans sa direction:

— Qu'est-ce que vous avez là, Madame?

— Heu… Un fusil antidémons. C'est un prototype de mon associée… elle a modifié une carabine destinée à la chasse aux éléphants.

Il haussa un sourcil:

— Un prototype? Dans ce cas je vais vous laissez vous en servir. Je vais donner des instructions à mes hommes.

 

Tandis qu'il leur parlait, nous fîmes nos propres plans. Il nous fallait des bâtons, même symboliques pour ancrer le sortilège dans le sol. Certains sorciers d'antan avaient de superbes sceptres en bois précieux. D'autres de longues baguettes faites d'essences magiques. Nous allions nous contenter de vulgaires stylo-plumes, ce qui nous obligerait à être pliés en deux pendant tout le processus, une position peu glorieuse pour les héritiers d'un art aussi prestigieux et malsaine pour notre dos, comme le fit remarquer Tamara. Ses formes amples la rendaient particulièrement sensible à l'exercice. Je traçai également un plan approximatif des Sept Cadrans à la lumière des phares d'une autotracteuse pour nous partager sa périphérie en douze arcs de cercle.

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Commentaires : 2
  • #1

    Pauline (lundi, 09 octobre 2017 22:17)

    Hâte de retrouver Padmé et Tanit! Vous avez imaginé un très bel univers. Merci pour votre travail :)

  • #2

    Alex Evans (mercredi, 11 octobre 2017 16:29)

    Merci!

    Il y aura d'autres extraits.