La Pierre noire de Robert E. Howard (1931)

 Pour ce Ray's Day, voici une traduction d'une nouvelle lovecraftienne de Robert E. Howard. Maintenant que ce récit est devenu un classique, certains aspects nécessitent d'être expliqués à la jeune génération! Aussi, ais-je mis quelques notes et commentaires à la fin.

 

Une dernière chose: si le texte original en anglais est dans le domaine public, cette traduction française, elle, est soumise aux droits d'auteur.

 

 

                                      La Pierre noire

 

 

 

Ils disent que des choses immondes des temps anciens

 

 Se cachent encore dans les recoins obscurs et oubliés du monde

 

Et les Portes s’entrouvrent encore certaines nuits

 

Sur des Formes emprisonnées en Enfer

 

                                                        Justin Geoffrey

 

 

 

Je le lus pour la première fois dans l’étrange livre de Von Junzt, cet allemand excentrique dont la vie fut étrange et la mort aussi sinistre que mystérieuse. J’avais eu la chance d’avoir eu accès à l’édition originale de son Cultes sans nom, surnommé le Livre Noir, publié à Düsseldorf en 1839, peu de temps avant qu’il ne fût rattrapé par un destin funeste. Les collectionneurs de livres rares connaissaient surtout cet ouvrage par la traduction pirate, imprécise et bon marché publiée à Londres en 1845 par Bridewall. Il y eut ensuite une édition soigneusement expurgée de Golden Goblin Press à New York, 1909. Mais le volume sur lequel je tombai était un exemplaire de l’édition originale allemande, avec une épaisse reliure de cuir noir et des fermoirs en fer rouillé (1). Je doute qu’il en reste plus d’une demi-douzaine d’exemplaires dans le monde. En effet, il ne fut pas imprimé en grande quantité et lorsque la façon dont l’auteur trouva la mort fut connue, de nombreux propriétaires, épouvantés, brulèrent leur ouvrage.

 

Von Junzt (1795-1840) passa toute sa vie à étudier des sujets interdits. Il voyagea dans toutes les régions du monde et obtint l’accès à de multiples sociétés secrètes. Il lut le texte original d’innombrables livres et manuscrits peu connus, traitant d’ésotérisme. Les chapitres de son Livre Noir oscillent entre une clarté frappante et une imprécision trouble. Cependant, certaines déclarations et allusions qu’on retrouve au fil des pages ont de quoi glacer le sang d’un homme capable d’un minimum de réflexion. À lire ce que Von Junzt osa publier dans son livre, on se demande avec angoisse ce qu’il n’osa pas. Quels sombres sujets, par exemple, figuraient sur ces feuillets écrits serré qui formaient l’ouvrage sur lequel il travaillait sans relâche dans les mois précédant son trépas ? On les découvrit éparpillés en morceaux sur le sol de la pièce hermétiquement close où il fut trouvé mort avec des marques de doigts griffus sur la gorge. On ne le saura jamais. Son meilleur ami, un français du nom d’Alexis Ladeau, passa une nuit entière à reconstituer ces pages. Mais lorsqu’il eut fini de les lire, il les brûla avec soin et se trancha la gorge avec un rasoir.

 

De toute façon, le contenu du livre qu’il fit publier était déjà suffisant pour vous faire frémir d’horreur, même si vous acceptiez l’opinion générale qu’il s’agissait des divagations d’un dément. Là, parmi bien des choses étranges, il mentionnait la Pierre Noire, ce monolithe insolite et sinistre qui dresse sa forme lugubre dans les montagnes hongroises. De nombreuses et sombres légendes se sont accumulées à son sujet. Von Junzt, lui, ne s’appesantissait pas dessus. La plus grande partie de ses travaux angoissants traitait de sectes et d’objets de vénération ténébreuse, qui d’après lui, existaient à son époque. Il semblerait que la Pierre Noire représentait quelqu’ordre ou créature perdus et oubliés depuis des siècles. Cependant, il en parlait comme étant l’une des « clefs », un terme qu’il utilisa à de multiples occasions. Cela fait partie des nombreux aspects obscurs de son ouvrage. Il fit aussi brièvement allusion à des phénomènes singuliers que l’on pouvait observer autour du monolithe la nuit du solstice d’été. Il mentionna la théorie d’Otto Dostmann, suivant laquelle ce monument datait de l’invasion des Huns et célébrait une victoire d’Attila sur les Goths. Von Junzt réfutait cette affirmation, mais sans donner d’argument pour étayer son point de vue. Il se contentait de remarquer que l’attribuer aux Huns n’était pas plus logique qu’attribuer la construction de Stonehenge à Guillaume le Conquérant.

 

La suggestion qu’il fut d’une grande antiquité excita ma curiosité. Je finis par trouver un exemplaire moisi et grignoté par les rats du Vestiges des empires perdus de Dostmann (Berlin, 1809, éditions der Drakenhaus). À ma grande déception, le passage sur la Pierre y était encore plus court que dans l’ouvrage de Von Junzt. Dostmann n’y consacrait que quelques lignes, car il la considérait comme un artéfact relativement moderne par rapport à son sujet favori : les ruines grecques d’Asie Mineure. Il reconnut qu’il n’avait pu clairement déchiffrer les caractères à moitié effacés gravés dessus, mais affirmait qu’ils étaient mongoloïdes, sans aucun doute possible. Je ne tirai pas grand-chose d’autre de l’ouvrage, sauf le nom du village le plus proche de cette pierre : Stregoïcavar, un nom lourd de sens, car il signifiait quelque chose comme « La ville des sorciers ». Je parcourus tous les guides et récits de voyages sur lesquels je pus mettre la main, en vain. Stregoïcavar ne figurait sur aucune des cartes que je trouvai. Il était situé dans une région sauvage, peu fréquentée, à l’écart des routes touristiques. Cependant, je trouvai un sujet de réflexion supplémentaire dans le Folklore magyar de Dornly, au chapitre Mythes sur les rêves. Il mentionne lui aussi la Pierre Noire et les curieuses superstitions qui y sont liées, en particulier celle qui veut que quiconque s’endorme près d’elle sera hanté par de terribles cauchemars jusqu’à la fin de ses jours. Il rapporte des récits des paysans sur des gens trop curieux qui s’aventurèrent à visiter l’endroit lors du solstice d’été et moururent fous à lier à cause de ce qu’ils y avaient vu.

 

Ce fut tout ce que je pus tirer du livre de Dornly, mais mon intérêt n’en fut que plus intense, car je perçus une aura sinistre autour de cette pierre. La suggestion d’une grande ancienneté ainsi que les allusions récurrentes à des manifestations surnaturelles lors du solstice d’été, touchèrent quelqu’instinct endormi au tréfonds de mon être, un peu comme un homme perçoit plutôt qu’il n’entend l’écoulement d’une rivière souterraine au cœur de la nuit. Je vis soudain un lien entre cette pierre et un poème singulier et fantastique du poète fou Justin Geoffrey : « Le Peuple du monolithe ». Une petite enquête m’apprit que Geoffrey l’avait effectivement écrit au cours d’un voyage en Hongrie et je ne doutai pas que la Pierre Noire fut le monolithe dont il parlait dans ses étranges vers. En parcourant ses stances, je ressentis à nouveau ces impulsions vagues que j’avais éprouvées lorsque j’avais lu sa description pour la première fois. J’étais à l’époque à la recherche d’un endroit pour y passer de courtes vacances et mon choix fut vite fait. J’allai à Stregoïcavar. Un train antédiluvien m’amena de Temesvar jusqu’à une distance acceptable de mon objectif. J’effectuai ensuite un voyage de trois jours dans un coche bringuebalant pour atteindre ce petit village niché au fond d’une vallée fertile, entre des montagnes couvertes de sapins. Le voyage en lui-même fut sans surprises. Au cours du premier jour, nous passâmes le vieux champ de bataille de Schomvaal, où le comte Boris Vadinoff, un valeureux chevalier polono-hongrois s’opposa bravement, mais futilement aux armées de Soliman le Magnifique, lorsque le Grand Turc déferla sur l’Europe de l’Est en 1526.

 

Le cocher m’indiqua un amoncellement de pierres sur une colline voisine. En dessous, d’après lui, reposaient les ossements de cet homme. Je me rappelai alors un passage des Guerres turques de Larson.

 

« Après l’accrochage (durant lequel il avait repoussé l’avant-garde des envahisseurs avec sa petite troupe) le Comte se tenait sous les murs en ruine du vieux château-fort sur la colline, organisant ses hommes, lorsqu’un aide lui apporta une petite boite laquée, trouvée sur le corps du célèbre lettré turc, Sélim Bahadur, tué au cours du combat. Il en tira un rouleau de parchemin et commença à le lire. Il était loin d’avoir fini, lorsqu’il devint pâle comme la mort, remit le parchemin dans la boite et la glissa sous son manteau sans dire un mot. Au même moment, une batterie turque cachée ouvrit le feu et ses boulets percutèrent le château. Les hongrois virent à leur grande horreur les murs s’écrouler et ensevelir le vaillant comte. Sans chef, la petite troupe fut taillée en pièces et dans les années de guerre qui suivirent, les ossements de ces nobles combattants ne furent jamais récupérés. De nos jours, les autochtones désignent un grand tas de ruines près de Schomvaal, sous lequel, d’après eux, se trouve toujours ce que les siècles ont laissé du Comte Boris Vadinoff »

 

En contradiction avec les allusions sinistres de son nom, Stregoïcavar était un village somnolent, à l’écart des routes du progrès. Ses maisons pittoresques, les tenues et les manières surannées de ses habitants appartenaient au siècle passé. Ils se montraient amicaux, curieux, mais pas trop, même si les visiteurs étaient extrêmement rares.

 

— Il y a dix ans, un autre américain est venu passer quelques jours dans le village, me dit le patron de l’auberge où je pris mes quartiers. Un jeune homme aux manières bizarres qui parlait tout seul. Un poète, je crois. 

 

Je devinai qu’il parlait de Justin Geoffrey.

 

— C’était un poète en effet. Il écrivit même des vers sur un détail du paysage près d’ici.

 

— Vraiment ? 

 

L’intérêt de mon hôte s’était réveillé.

 

— Alors comme tous les grands poètes ont un comportement inhabituel, il doit être célèbre, car le sien était le plus étrange que j’eus jamais vu. 

 

— Comme d’habitude avec les artistes, sa célébrité vint surtout après sa mort. 

 

— Il est mort ? 

 

— Il est mort en hurlant dans un asile d’aliénés il y a cinq ans. 

 

— Quel dommage, soupira l’aubergiste avec sympathie. Pauvre garçon. Il a regardé la Pierre Noire pendant trop longtemps.

 

Mon cœur bondit dans ma poitrine, mais je cachai mon intérêt et dis sur le ton de la conversation :

 

— J’en ai vaguement entendu parler. N’est-ce pas dans les environs du village ? 

 

— Plus près que ne le voudrait tout bon chrétien, répliqua-t-il. Venez voir ! 

 

Il m’amena à une fenêtre à croisillons et indiqua les pentes couvertes de sapins des montagnes bleutées et lugubres.

 

— Là, derrière l’endroit ou vous voyez la face nue de ce rocher saillant se dresse cette maudite pierre. Si seulement elle pouvait être réduite en poussière et la poussière tomber dans le Danube pour s’écouler dans le plus profond des océans ! Des hommes ont tenté de la détruire, mais tous ceux qui lui ont donné ne serait-ce qu’un seul coup de marteau ont eu une fin terrible. À présent les gens l’évitent. 

 

— Qu’a-t’elle d’aussi maléfique ? demandai-je avec curiosité.

 

— C’est une chose hantée par le démon, répondit-il avec malaise et une ébauche de frisson. Dans mon enfance, j’ai connu un jeune homme qui vint des basses terres et se moquait de nos traditions. Poussé par sa stupide témérité, il alla à cette pierre lors d’une nuit du solstice d’été et à l’aube revint trébuchant, frappé de folie et d’imbécilité. Quelque chose avait brisé son esprit et scellé ses lèvres, car jusqu’au jour de sa mort, qui ne tarda pas, il n’ouvrait la bouche que pour prononcer de terribles blasphèmes ou bafouiller des mots vides de sens. Mon propre neveu se perdit dans les montagnes lorsqu’il était petit. Il dormit dans les bois près de cette pierre, et à présent qu’il est adulte, il est torturé par des rêves immondes, si bien que parfois il nous rend la nuit terrible avec ses hurlements et se réveille baigné de sueurs froides… Mais parlons d’autre chose, Herr. Il n’est pas bon de s’appesantir sur de tels sujets. 

 

Je mentionnais alors l’ancienneté évidente de la bâtisse qui abritait la taverne et il répondit avec fierté :

 

— Les fondations ont plus de quatre cents ans. La construction originale était la seule du village à ne pas avoir été réduite en cendres lorsque les démons de Suleiman envahirent les montagnes, balayant tout sur leur passage. Ici, dans la maison qui à l’époque se dressait sur ces fondations, on dit que Sélim Bahadur tenait son quartier général pendant que ses troupes ravageaient la région.

 

J’appris ainsi que les occupants actuels de Stregoïcavar ne descendent pas de ceux qui vivaient là avant le raid turc de 1526. Les musulmans victorieux ne laissèrent pas âme qui vive dans le village ou les environs. Hommes, femmes et enfants furent massacrés au cours d’un holocauste écarlate, laissant une grande région silencieuse et déserte.

 

Les villageois modernes avaient pour ancêtres de robustes colons des vallées inférieures qui vinrent repeupler les ruines après que le Turc fut repoussé.

 

Mon hôte n’exprima pas beaucoup de ressentiment en évoquant l’extermination des habitants d’origine. J’appris que ses ancêtres éprouvaient pour les montagnards encore plus de haine et de répulsion que pour les turcs. Ses explications sur l’origine de ces sentiments furent assez vagues. Il raconta que ces hommes avaient l’habitude de faire des raids sur les basses terres pour enlever des enfants et des jeunes filles. De plus, ils n’étaient pas du même sang : la solide race slavo-magyare s’était mêlée à une race autochtone dégénérée jusqu’à un métissage complet qui aboutit à un amalgame répugnant. Il n’avait pas la moindre idée de l’origine de ces autochtones, mais insista qu’ils étaient des païens et avaient vécu dans ces montagnes depuis des temps immémoriaux, avant l’arrivée des peuples conquérants.

 

Je prêtai peu d’importance à ce récit. Je le vis seulement comme reflétant une situation semblable à celle du mélange entre tribus celtes et autochtones méditerranéens dans les collines de Galloway, dont le résultat, les pictes, tenait tant de place dans les légendes écossaises. Le temps a un curieux effet sur le folklore en amalgamant les légendes. Les contes sur les pictes se mêlèrent aux récits sur une autre race plus ancienne, mongoloïde. C’est ainsi qu’on leur attribua l’apparence repoussante de ces primitifs trapus. Les particularités de ces derniers se mélangèrent aux récits sur les pictes avant d’être oubliées. Aussi, je me dis que les attributs inhumains des premiers habitants de Stregoïcavar pouvaient être attribués à des mythes anciens liés aux huns et aux mongols.

 

 

 

Le lendemain de mon arrivée, je me fis expliquer le chemin par mon hôte qui me donna les indications avec une certaine inquiétude. Puis je partis à la recherche de la Pierre Noire. Une montée de quelques heures sur les pentes couvertes de sapins m’amena devant la falaise massive qui faisait saillie à flanc de montagne. Un sentier étroit menait à son sommet. En le remontant, je jetai un coup d’œil à la paisible vallée de Stregoïcavar en contrebas. Elle semblait somnoler, gardée de chaque côté par les grandes montagnes bleutées. Il n’y avait aucun signe d’occupation humaine entre la falaise où je me tenais et le village. On voyait plusieurs fermes éparses dans la vallée, mais toutes se trouvaient de l’autre coté de Stregoïcavar, qui lui-même semblait se rétracter craintivement devant les pentes lugubres qui masquaient la Pierre Noire.

 

Le sommet de la falaise s’avéra être un plateau couvert par une forêt dense. Je me faufilai à travers l’épaisse végétation pendant un court moment, avant d’arriver à une large clairière. Au centre s’élevait la silhouette effilée de la Pierre.

 

Elle était de forme octogonale, d’environ seize pieds de haut et de près d’un pied et demi d’épaisseur. De toute évidence, elle avait été autrefois polie, mais à présent, sa surface était couverte d’entailles, comme si l’on avait fait des efforts violents pour la démolir. Cependant, les coups de marteau étaient à peine parvenus à en enlever des fragments et mutiler les caractères qui avaient formé une procession spiralée tout autour de fût jusqu’au sommet.

 

Jusqu’à une hauteur de près de dix pieds du sol, ces caractères étaient presque complètement effacés, et il était difficile de déterminer leur sens d’écriture. Plus haut, ils étaient plus clairs et je parvins à escalader une partie du monument pour les examiner de près. Ils étaient tous plus ou moins endommagés, mais j’étais certain qu’ils ne correspondaient à aucune des langues connues, présentes ou passées sur la face de la terre. J’étais assez familier avec tous les types de hiéroglyphes identifiés par les chercheurs et les linguistes et je peux affirmer qu’ils ne ressemblaient à rien de ce que j’avais pu lire ou dont j’avais entendu parler.

 

La chose qui semblait s’en rapprocher le plus était une série de marques grossières gravées sur un rocher gigantesque, mais étrangement symétrique dans une vallée perdue du Yucatan. Lorsque je les montrai à l’archéologue qui m’accompagnait, il insista qu’ils représentaient soit une usure naturelle, soit des entailles faites pour s’amuser par quelqu’indien désœuvré. Il se contenta de rire lorsque je lui exposai ma théorie : il s’agissait de la base d’une colonne disparue. Il me fit remarquer alors ses dimensions. Si cette colonne avait été construite en appliquant les règles les plus élémentaires de la symétrie architecturale, elle aurait eu mille pieds de hauteur (2). Mais je ne fus pas convaincu.

 

Je ne dirais pas dit que les caractères gravés sur la Pierre Noire étaient similaires à ceux de ce rocher colossal du Yucatan, mais ils les évoquaient. Quant à sa composition, elle me déconcerta également. La roche qui la constituait était d’un noir faiblement phosphorescent, dont la surface, là où elle n’était pas abîmée par des entailles, créait une curieuse illusion de semi-transparence (3).

 

J’y passai la plus grande partie de la matinée et revins profondément perplexe. Je ne pouvais associer ce monument à aucun autre artéfact qui put me venir à l’esprit. C’était comme s’il avait été érigé par des mains non humaines à une époque bien plus ancienne et très différente de celle de l’humanité. Aussi, à mon retour au village, ma curiosité s’était-elle décuplée. Maintenant que j’avais vu cet ouvrage singulier, je n’en étais que plus déterminé à l’étudier et découvrir par quelles mains étranges et dans quel étrange dessein, la Pierre Noire avait été érigée en des temps immémoriaux.

 

 

 

J’allai trouver le neveu de l’aubergiste et l’interrogeai sur ses rêves, mais bien que plein de bonne volonté, il resta vague. Cela ne le gênait pas d’en discuter, mais il était incapable de les décrire clairement. Bien qu’il fit les mêmes songes de façon répétée et les perçut avec une hideuse clarté sur le moment, il n’en gardait pas de souvenir précis une fois éveillé. Il ne s’en rappelait que comme de cauchemars confus, au cours desquels d’énormes feux tournoyants dardaient des langues de flamme et un tambour noir scandait son chant sans interruption. Il ne se souvenait que d’une chose : lors de l’un de ces rêves, il avait vu la Pierre Noire, non pas sur la pente d’une montagne, mais se dressant comme une flèche sur un château noir colossal.

 

Quant aux autres villageois, ils étaient peu enclins à vouloir en discuter. La seule exception fut l’instituteur, un homme d’une culture surprenante qui avait passé beaucoup plus de temps hors du village que les autres habitants.

 

Il fut très intéressé par ce que je lui racontais des notes de Von Junzt et déclara être entièrement d’accord avec lui quant à l’âge du monolithe. Lui-même pensait qu’un petit groupe religieux avait jadis existé dans les environs et que les villageois originels avaient été membres de ce culte de la fertilité qui avait jadis menacé les bases de la civilisation européenne et donna naissance aux récits de sorcellerie. Il cita le nom du village pour étayer son opinion : en effet, il ne s’appelait pas Stregoïcavar, autrefois. D’après les légendes, ses fondateurs l’appelaient Xuthltan (4), le nom autochtone du site où il avait été construit.

 

Cela provoqua chez moi un indescriptible sentiment de malaise, une fois de plus. Ce nom barbare ne suggérait aucune relation avec les races scythe, slave ou mongole dont les habitants de ces montagnes auraient normalement fait partie.

 

Pour l’instituteur, à voir le nom qu’ils avaient donné au village, il était évident que les Slaves et les Magyars des vallées inférieures considéraient ses premiers habitants comme des membres de cette secte de sorcellerie. Ce nom continua à être utilisé même après le massacre de ces derniers par les Turcs, et l’occupation de l’endroit par une race plus pure et plus saine. Il ne pensait pas que cette mystérieuse communauté eut bâti le monolithe, mais qu’elle l’utilisait comme le centre de ses activités. Citant de vagues légendes antérieures à l’invasion turque, il avança la théorie que ces villageois dégénérés l’avaient utilisé comme une sorte d’autel sur lequel ils pratiquaient des sacrifices humains, avec comme victimes, des jeunes filles et des bébés volés à ses propres ancêtres dans les vallées inférieures.

 

Il démentit les récits d’évènements bizarres survenant la nuit de l’équinoxe d’été, ainsi que la curieuse légende d’une divinité étrange que les villageois-sorciers de Xuthlan auraient évoquée avec des chants et des rituels sauvages de flagellation et de massacre.

 

Il n’avait jamais visité la Pierre la nuit de l’équinoxe d’été, mais ne craignait pas de le faire. Quels qu’aient pu être les évènements survenus là-bas dans le passé, ils avaient depuis longtemps été noyés dans les brumes du temps et de l’oubli. La Pierre Noire avait perdu son rôle, sauf en qualité de lien avec un passé mort et recouvert par la poussière de l’oubli.

 

 

 

Un soir, près d’une semaine après mon arrivée, je rentrais après une visite à l’instituteur. Ce fut alors qu’un souvenir soudain me frappa : c’était la nuit du solstice d’été ! Le jour précis où l’on associait des légendes sinistres avec la Pierre Noire. Je fis demi-tour sur le chemin de l’auberge et traversai rapidement le village. Stregoïcavar était silencieux. Les habitants se retiraient tôt. Je ne vis personne tandis que je sortais du village, et me dirigeais vers les sapins qui murmuraient entre eux, tout en recouvrant les pentes de la montagne de leur ombre. Une grande lune argentée flottait au-dessus de la vallée. Elle inondait les crevasses et les pentes d’une lumière étrange et dessinait avec précision les contours des zones obscures. Il n’y avait pas de vent pour agiter les branches des sapins, mais ils résonnaient d’un bruissement mystérieux, intangible. Mon imagination fantasque me rappela que c’était en ces nuits que dans le passé, des sorcières nues, à cheval sur un balai, avaient volé à travers la vallée, poursuivies par leurs familiers moqueurs.

 

J’arrivai à la falaise et je fus un peu troublé par son apparence au clair de lune : sous cette lumière fantasmagorique, elle apparaissait moins comme une paroi rocheuse naturelle, que comme un rempart cyclopéen planté par des titans sur la pente de la montagne.

 

Repoussant avec peine cette hallucination, je parvins au plateau et hésitai un moment avant de plonger dans l’obscurité menaçante des bois. Une sorte de tension semblait planer parmi les ombres, comme si un monstre caché retenait sa respiration pour ne pas révéler sa présence à sa proie.

 

Je me débarrassai de cette sensation, fort naturelle considérant l’étrangeté de l’endroit et sa mauvaise réputation, et entrepris de traverser la forêt. J’avais la désagréable sensation d’être suivi. Je m’arrêtai même une fois, persuadé que quelque chose de froid et humide avait effleuré mon visage dans le noir.

 

Je finis par ressortir dans la clairière et vis le grand monolithe élever sa morne silhouette au-dessus de l’herbe. À l’orée des bois, vers de la falaise, il y avait un rocher en forme de siège. Je m’assis dessus, me disant que c’était probablement là que Justin Geoffrey, le poète fou, avait écrit son Peuple du Monolithe. Mon hôte pensait que la Pierre était responsable de sa folie, mais ses germes étaient déjà présents dans sont esprit longtemps avant son arrivée à Stregoïcavar.

 

Un coup d’œil à ma montre m’apprit qu’il était près de minuit. Je m’adossai à mon siège improvisé, prêt à affronter toute manifestation surnaturelle (5). Une brise nocturne agita les branches des sapins, évoquant de façon troublante le son de flûtes invisibles murmurant une mélodie sinistre. La monotonie de ce son et ma contemplation du monolithe produisit sur moi une sorte d’auto-hypnose. Je devins somnolent. Je combattis cette sensation, mais le sommeil me terrassa : la pierre sembla osciller et danser, son image se distordre sous mes yeux, puis je m’endormis.

 

 

 

J’ouvris mes yeux et voulus me lever, mais me retrouvai figé comme si une main glacée m’avait saisi. Une terreur glacée m’envahit. La clairière n’était plus déserte. Elle était emplie par une foule silencieuse de gens étranges, et mes yeux exorbités notèrent les détails insolites et barbares de leurs vêtements. Ma raison me murmura qu’ils étaient totalement archaïques, oubliés, même dans cette région arriérée. Ce ne pouvaient être que les villageois venus ici pour quelque conclave extravagant, me dis-je. Mais un autre regard autour de moi me fit comprendre clairement qu’il ne s’agissait pas des gens de Stregoïcavar. Ils appartenaient à une race plus petite, plus trapue, au front plus bas, au visage plus large et à l’expression terne. Certains avaient des traits slaves et magyars, mais ils étaient dégradés, dégénérés, comme par un métissage avec une souche inférieure, exotique que je ne pus identifier. Nombre d’entre eux portaient des peaux de bêtes sauvages et leur apparence, dans l’ensemble, que ce fut pour les hommes ou les femmes était d’une bestialité sensuelle (6). Ils me terrifièrent et m’écœurèrent à la fois, mais ne me prêtèrent pas la moindre attention. Ils se regroupèrent en un large demi-cercle devant le monolithe et entonnèrent une sorte de chant, levant leurs bras de façon synchrone et balançant leurs corps en rythme au-dessus de la taille. Leurs yeux étaient fixés sur son sommet qu’ils semblaient invoquer. Mais le plus étrange était le faible volume de leur chœur : à moins de cinquante yards de moi, des centaines d’hommes et de femmes élevaient leur voix en une incantation sauvage, mais le son ne m’en parvenait que sous forme d’un murmure indistinct, comme s’il avait traversé de vastes étendues à travers l’espace… Ou le temps.

 

Devant le monolithe se dressait une sorte de braséro d’où s’élevait une fumée infâme, jaunâtre et nauséabonde (7). Elle s’enroulant étrangement autour du fût noir, comme un grand serpent incertain.

 

Sur l’un des côtés du braséro, étaient étendues deux formes : une jeune fille, entièrement nue, pieds et poings liés et un bébé qui ne semblait pas avoir plus de quelques mois. De l’autre côté, était accroupie une vieille femme hideuse, un tambour d’aspect inhabituel (8) sur les genoux. Elle le frappait de ses mains ouvertes en des coups lents et mesurés, mais je n’en entendais pas le son.

 

Le balancement des corps devint de plus en plus rapide, et dans l’espace entre la foule et le monolithe bondit une jeune femme nue, le regard brillant, sa longue chevelure noire flottant autour d’elle. Tournoyant sut la pointe des pieds, elle virevolta à travers l’espace dégagé et tomba prosternée devant la Pierre, puis resta dans cette position sans bouger. Un instant plus tard, une figure fantastique la suivit — un homme avec une peau de chèvre autour des reins et la face cachée par une sorte de masque fait d’une grande tête de loup. Ainsi, il avait l’aspect d’une créature de cauchemar, un amalgame d’éléments humains et bestiaux (9). Dans sa main, il tenait un faisceau de verges en branches de sapin attachées ensemble à leur extrémité la plus épaisse (10). La lumière de la lune se refléta sur une lourde chaîne d’or autour de son cou. Une chaîne plus petite était suspendue à la première, suggérant la présence d’un pendentif, mais il n’y en avait pas.

 

L’assistance leva les bras vers le ciel et sembla redoubler de cris, pendant que le personnage fantastique parcourait l’espace découvert, en faisant des bonds extravagants. Lorsqu’il se fut approché de la jeune femme agenouillée, il entreprit de la fouetter avec les verges. Elle bondit dans les airs et se mit à tournoyer, créant les figures démentes de la dance la plus incroyable qu’il m’eut jamais été donné de voir. Son bourreau dansa avec elle, suivant son rythme effréné, répondant à chaque saut, chaque pirouette, tout en faisant tomber une pluie de coups impitoyables sur son corps nu. Et à chaque coup, il criait un seul mot, encore et encore, et l’assistance le répétait en chœur. Je pouvais voir leurs lèvres bouger. Le lointain murmure de leurs voix se fondait en un seul cri sourd, scandé dans l’extase, l’écume à la bouche. Mais je ne pus discerner clairement quel était ce mot.

 

 

 

Les danseurs déchaînés continuaient à virevolter en tourbillons étourdissants, pendant que les spectateurs suivaient le rythme en balançant leurs corps et agitant leurs bras. La folie grandit dans les yeux de l’orante bondissante et se refléta dans ceux de l’assistance. La frénésie tournoyante de cette dance insensée devint encore plus sauvage et extravagante, une chose bestiale et obscène, tandis que la vieille femme hululait et frappait sur son tambour comme une folle et le claquement des verges sur les chairs créait une mélodie démoniaque (11).

 

Le sang coulait sur les jambes de la danseuse, mais elle ne paraissait pas ressentir la douleur des coups, ils ne semblaient que la stimuler pour l’entraîner à effectuer des contorsions encore plus choquantes. Elle se fondit dans la fumée jaune qui à présent étendait ses tentacules ténus autour des deux silhouettes bondissantes. L’espace d’un instant, elle sembla disparaître dans cette brume ignoble et s’en voiler. Puis elle en émergea, suivie de près par la créature bestiale qui la fouettait toujours, et se lança dans une explosion de figures hallucinantes. À l’acmé de cette vague furieuse, elle retomba sur l’herbe, tremblante et haletante, comme totalement épuisée par sa danse frénétique. Les coups continuèrent à pleuvoir sur elle avec la même force et elle se mit à ramper vers la pierre sur son ventre. Le prêtre, c’est ainsi que je l’appellerais, la suivit, frappant toujours son corps nu avec toute la force de son bras, tandis qu’elle se trainait, laissant une large trace de sang sur le sol piétiné. Elle atteignit le monolithe et, haletante, l’entoura de ses bras, puis elle couvrit la surface froide de la pierre de baisers ardents, exprimant une adoration frénétique et impie.

 

Le prêtre fantastique sauta dans les airs et lança au loin les verges ensanglantées. Les adorateurs se jetèrent les uns sur les autres, hurlant, l’écume à la bouche, déchirant mutuellement leurs vêtements et leurs chairs dans une passion aveugle et bestiale. De son long bras, le prêtre saisit le nourrisson. Criant ce Nom à nouveau, il fit tournoyer le bébé vagissant dans les airs, avant de fracasser son crâne contre le monolithe, laissant une tâche affreuse sur la surface noire. Glacé d’épouvante, je le vis alors ouvrir le petit corps avec ses doigts bestiaux et lancer des poignées de sang sur le fût de pierre, puis jeter la petite forme tordue sur le braséro, noyant les flammes et la fumée en une pluie écarlate. Pendant ce temps, que les brutes debout en délire derrière lui hurlaient et hurlaient le Nom. Soudain, tous se prosternèrent, se contorsionnant comme des serpents tandis que le prêtre écartait ses mains ensanglantées, comme en signe de triomphe. J’ouvris la bouche pour crier mon horreur et mon dégout, mais seul un croassement sec en sortit. Une chose énorme, monstrueuse, semblable à un crapaud était accroupie au sommet du monolithe !

 

Je vis ses contours boursouflés, répugnants et instables se découper à la clarté lunaire. Enfoncés dans ce qui aurait dû être son visage, s’il s’était agi d’une créature normale, ses yeux énormes et clignotants reflétaient toute la luxure, l’incommensurable cupidité, l’obscène cruauté et la monstrueuse malveillance qui poursuivaient les fils des hommes depuis que leurs ancêtres se déplaçaient, glabres et aveugles, au sommet des arbres (12). Dans ces prunelles sinistres, se reflétaient toutes les choses impies, tous les ignobles secrets endormis dans les cités sous la mer ou fuient la lumière du jour dans les ténèbres des cavernes primordiales. C’est ainsi que cette horrible créature, que ce rituel blasphématoire de cruauté et de sadisme avait conjurée depuis le silence des collines, contemplait d’un regard lascif ses adorateurs bestiaux qui rampaient devant elle dans une abjecte soumission.

 

Le prêtre au masque de bête souleva de ses mains brutales la jeune fille entravée qui se débattait faiblement. Il la maintint en l’air, comme pour la présenter à l’horreur sur le monolithe. Et tandis que la respiration de cette monstruosité s’accélérait, pleine de concupiscence baveuse, quelque chose céda dans mon cerveau et je tombai dans une miséricordieuse inconscience (13).

 

J’ouvris les yeux sur une aube claire et calme. Les évènements de la nuit me revinrent immédiatement en mémoire. Je sautai sur mes pieds et regardai autour de moi, stupéfait. Le monolithe silencieux élevait sa silhouette étroite et menaçante au-dessus de la clairière dont les herbes ondulaient, vertes et intactes, dans la brise du matin. Je la traversai en quelques pas. Là, les danseurs avaient tournoyé et bondi, piétinant le sol jusqu’à ce qu’il fut mis à nu. Et là, l’adoratrice s’était douloureusement trainée vers la Pierre, déversant son sang sur la terre crue. Cependant, aucune goutte écarlate n’apparaissait dans la prairie immaculée. Frissonnant, je regardai le côté du monolithe contre lequel ce prêtre bestial avait fait éclater la cervelle du bébé, mais il n’y avait dessus ni tache sombre ni caillot macabre.

 

 

 

Un rêve ! Cela n’avait pu être qu’un terrible cauchemar ou… Je haussai les épaules. Mais il avait semblé si réel ! Je revins doucement au village et entrai dans l’auberge sans être vu. Puis je m’assis pour méditer les événements étranges de la nuit. J’étais de plus en plus enclin à rejeter la théorie du rêve. Que ce que j’avais vu était une illusion sans support matériel était évident. Mais j’étais persuadé que j’avais vu le reflet d’un acte réellement perpétré dans toute son horreur en des temps anciens. Mais comment pouvais-je en être certain ? Quelle preuve pouvais-je trouver pour démontrer que ma vision avait vraiment été une assemblée de spectres ignobles, plutôt qu’un pur produit de mon cerveau ?

 

Comme en réponse, un nom explosa dans mon esprit : Sélim Bahadur ! D’après la légende, cet homme qui avait été un soldat aussi bien qu’un lettré avait commandé la partie de l’armée de Soliman qui avait dévasté Stregoïcavar. Cela semblait assez logique. Par conséquent, il avait du aller directement du territoire qu’il avait dévasté au champ de bataille de Schomvaal où il trouva la mort.

 

Je bondis sur mes pieds avec un cri de triomphe : ce manuscrit pris sur son cadavre et qui fit trembler le Comte Boris pouvait-il contenir quelque description de ce que les turcs trouvèrent à Stregoïcavar ? Quoi d’autre aurait pu troubler à ce point l’aventurier polonais aux nerfs d’acier ? Et puisque les ossements du comte n’avaient jamais été retrouvés, on pouvait être sûr que la boite laquée et son mystérieux contenu étaient toujours là, cachés sous les ruines qui recouvraient Boris Vadinoff. Je jetai frénétiquement quelques affaires dans mon sac de voyage.

 

Trois jours plus tard, je me retrouvai installé dans un petit village à quelques miles du vieux champ de bataille. Lorsque la lune se leva, je m’attaquai avec une ardeur sauvage à l’amoncellement de pierres instables qui couronnait la colline. C’était un travail épuisant. Lorsque j’y pense à présent, je ne comprends pas comment je parvins à l’accomplir. Cependant, je m’activais sans me reposer du lever de la lune et jusqu’à l’aube.

 

Au moment même où le soleil apparaissait, je repoussai sur le côté le dernier agrégat de pierres et posai les yeux sur les restes du Comte Boris Vadinoff : quelques misérables fragments d’os qui tombaient en morceaux. Parmi eux, déformée, se trouvait une boite dont la surface laquée l’avait protégé contre la putréfaction à travers les siècles.

 

Je la saisis avec enthousiasme et partis à la hâte après avoir replacé quelques pierres sur les ossements. Je n’avais aucune envie d’être découvert par des paysans soupçonneux alors que j’avais l’air de profaner une tombe.

 

De retour dans ma chambre, à l’auberge, j’ouvris la boite et y trouvai le parchemin relativement intact. Elle contenait aussi autre chose : un petit objet aplati enveloppé de soie. J’étais impatient de découvrir les secrets de ces pages jaunies, mais la fatigue m’en empêcha. Le manque de sommeil, j’avais à peine dormi depuis mon départ de Stregoïcavar, et la fatigue causée par les terribles efforts de la nuit précédente eurent raison de moi. Je dus m’allonger sur mon lit et ne me réveillai pas avant le coucher du soleil.

 

J’avalai un dîner rapide, puis, à la lumière vacillante d’une bougie, je m’assis pour déchiffrer les caractères turcs couchés sur le parchemin d’une écriture soigneuse. Ce fut difficile, car je connais mal cette langue et le style archaïque du récit me déconcerta. Mais alors que je me frayai péniblement un chemin à travers le texte, saisissant un mot ou une phrase ça et là, une horreur grandissante m’envahit. Je me concentrai à ma tâche et au fur et à mesure que l’histoire devint plus claire et prit une forme plus concrète, le sang se glaça dans mes veines, mes cheveux se dressèrent sur ma tête et ma langue se colla à mon palais. Tous les sons extérieurs s’intégrèrent dans la sombre folie de ce manuscrit infernal : les bruits des insectes nocturnes et des créatures des bois prirent la forme de murmures terrifiants ou de bruits de pas furtifs de créatures macabres. Les soupirs du vent nocturne se transformèrent en ricanements obscènes du Mal, se moquant de l’âme des hommes.

 

Enfin, tandis que l’aube grise se levait à travers les fenêtres à croisillons, je posai le manuscrit et sortis l’objet enveloppé de soie. Alors que je le fixai, les yeux hagards, je sus que la cause était entendue et les faits établis, même s’il aurait été possible de douter de la véracité de ce terrible texte.

 

Je replaçai les deux choses dans la boite et ne pris ni repos, ni sommeil, ni nourriture jusqu’à ce que la boite fut lestée de pierres et jetée dans le courant le plus profond du Danube qui, si Dieu le permit, les ramena vers l’Enfer d’où ils étaient sortis (14).

 

Ce n’était pas un rêve que j’avais fait à minuit, la nuit du solstice d’été dans les collines au-dessus de Stregoïcavar. Il fut heureux pour Justin Geoffrey qu’il ne resta là qu’à la lumière du jour avant de passer son chemin (15), car s’il avait contemplé ce sinistre conclave, son cerveau fou aurait cédé avant l’heure. Comment ma propre raison a-t-elle pu tenir ? Cela, je l’ignore.

 

Non, ce n’était pas un rêve. J’avais vu une bande d’adorateurs ignobles, morts depuis longtemps, revenir de l’Enfer pour célébrer comme autrefois. Des fantômes qui se prosternaient devant un autre fantôme, car l’Enfer avait emporté ce dieu hideux depuis longtemps. Pendant longtemps, très longtemps, il habita ces collines, vestige stupéfiant d’un âge disparu, mais ses maudites griffes ne se tendent plus pour enserrer les âmes des hommes. Son royaume est un royaume mort peuplé seulement par les fantômes de ceux qui le servaient de son vivant et du leur.

 

Par quelle infâme alchimie, quelle sorcellerie impie, les portes de l’Enfer sont-elles ouvertes en cette sinistre nuit ? Je l’ignore, mais je l’ai vu de mes propres yeux. Et je savais que je n’avais pas contemplé des choses vivantes, car le texte écrit de la main minutieuse de Sélim Bahadur décrivait en détail ce qu’il avait découvert avec sa troupe d’envahisseurs dans la vallée de Stregoïcavar. J’avais ainsi lu la description détaillée des pratiques blasphématoires que les adeptes avouèrent sous la torture en hurlant. Je lus aussi comment les turcs horrifiés découvrirent un être monstrueux, enflé, semblable à un crapaud, vautré dans une caverne sombre et sinistre perdue dans les hauteurs des collines. Ils le tuèrent par le feu et des armes antiques bénies par Mahomet, ainsi que des incantations qui étaient anciennes du temps où l’Arabie était jeune. Et même les mains du solide guerrier tremblaient lorsqu’il décrivait les hurlements d’agonie de la monstruosité. De plus, elle ne mourut pas seule. Une dizaine de ses exécuteurs périrent avec elle d’une manière que Sélim  ne put pas ou ne voulut pas décrire. Cette idole trapue faite d’or et enveloppée de soie était à son image et il l’arracha de la chaîne en or au cou du grand prêtre au masque.

 

Il est heureux que les Turcs balayèrent cette vallée maudite par le feu et le fer purificateurs. Les spectacles semblables à ceux qu’ont vus ces montagnes mélancoliques appartiennent désormais aux ténèbres des temps passés. Non, ce n’est pas le peur de la chose en forme de crapaud qui me fait frissonner dans la nuit. Elle fut expédiée en enfer avec sa horde répugnante et libérée seulement une heure lors de la plus étrange nuit de l’année, ainsi que je l’ai constaté. Quant à ses adorateurs, aucun n’a survécu.

 

Mais c’est la réalisation que des créatures pareilles existèrent, tapies comme des bêtes au-dessus des âmes humaines qui me fait froid dans le dos. Et j’ai peur de regarder à nouveau entre les pages de l’abomination de Von Junzt, car maintenant, je comprends la phrase qu’il répétait au sujet des clés ! Oui ! Des clés pour des Portes vers l’Extérieur, des liens avec un passé immonde et qui sait ? Avec des sphères immondes du présent. Je comprends aussi pourquoi les falaises ressemblent à des remparts au clair de lune et pourquoi le neveu de l’aubergiste, hanté par les cauchemars, vit la Pierre Noire comme une flèche plantée sur les murailles d’un château noir cyclopéen. Si un jour les hommes font des fouilles parmi ces montagnes, ils risquent de trouver des choses incroyables derrière ces pentes. Car l’endroit où les turcs acculèrent cette créature n’était pas vraiment une caverne et je frissonne à considérer l’abime de temps qui sépare cette époque et celle où la terre s’ébroua et se dressa, comme une vague. Ces montagnes bleutées en s’élevant enveloppèrent des choses incroyables. Qu’aucun homme de cherche jamais à déraciner cette terrible flèche appelée la Pierre Noire !

 

 Une clé ! Oui, c’est une clé, symbole d’une horreur oubliée. Celle-ci s’est dissoute dans le néant d’où elle est sortie, répugnante, à l’aube noire de la terre. Mais que dire des autres possibilités hideuses auxquelles Von Junzt fit allusion ? Que penser de cette main monstrueuse qui l’étrangla ? Depuis que j’ai lu les notes de Sélim Bahadur, je ne peux plus douter de ce qui fut écrit dans le Livre Noir. L’homme ne fut pas toujours le maître de la terre… Et l’est-il aujourd’hui ?

 

Désormais cette pensée me hante : si une entité aussi monstrueuse que le Maître du Monolithe a réussi à survivre si longtemps au-delà de sa propre époque, incroyablement lointaine, quelles formes sans nom rôdent encore maintenant dans les recoins sombres du monde ?

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

 

 

 

Bien sûr, nombre d’aspects de cette nouvelle lui donnent un coté très daté. J'ai volontairement gardé un style un peu suranné, avec de nombreux adverbes, pour garder cette ambiance. Les connaissances en Histoire, en particulier celles sur l'Europe de L'Est, ont évolué. Le thème d’un Mal absolu, non seulement extérieur à l’homme, mais antérieur à son existence va voler en éclat devant les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale. Malgré ces réserves, l’auteur s’est permis de très grandes libertés avec l’histoire et la géographie. En effet, les « montagnes hongroises » se trouvent à la latitude de Budapest et au nord de cette ville, c’est-à-dire au nord du pays. Or, en 1526, les turcs de Soliman le Magnifique ne les atteignirent pas. Après avoir battu les hongrois à plate couture dans les marais de Mohács, dans l’actuelle Serbie, ils remontèrent vers Budapest en faisant relativement peu de victimes, car les fuyards de l’armée hongroise avaient eu le temps de prévenir la population. Ils pillèrent Budapest, vidée de ses habitants, mais là, Soliman dut faire demi-tour pour retourner mater une révolte chez lui. Il ne revint en Hongrie que quelques années plus tard. Bref, on voit mal un grand détachement d’éclaireurs avec des canons défiler dans les montagnes hongroises (en plus, faire passer des canons sur des pentes à l’époque relevait de l’exploit technique).

 

Au fait, pourquoi l'histoire se passe-t-elle en Hongrie? C'est vrai que ça permet de parler un peu de l'invasion turque, un sujet qu'il traita magistralement dans "L'Ombre du Vautour". Mais aussi parce qu'encore à l'époque, les pays d'Europe de l'Est étaient mal connus des occidentaux qui y plaçaient des royaumes imaginaires objets de tous les fantasmes. Jules Vernes y situera nombre de ses romans ("Le château des Carpathes"...), Mais aussi, bien sûr, Bram Stoker avec "Dracula". "Le Sceptre d'Ottokar" de Hargé et une première adaptation Hollywoodienne du "Prisonnier de Zenda" sortirons après la mort de Robert Howard. Cependant, rien dans le récit, ni noms, ni coutumes, ni paysage n'évoque la Hongrie. L'histoire pourrait se passer dans n'importe quel pays envahi par les Turcs au 16ème siècle (ça en fait un paquet).

 

 

L’autre élément difficile à comprendre est la place de Justin Geoffrey dans le récit : l’auteur commence par suggérer fortement que le monolithe a un rapport avec sa folie, avant de se rétracter à la fin du récit, comme s'il avait imaginé une intrigue différente, puis avait changé d'avis.

 

 

Un aspect très perturbant pour le lecteur de 2017 est la description des anciens habitants du village, une race étrange et dégénérée, "balayés par le feu et le fer purificateurs". Or, quelles "races étranges et dégénérées" à la "religion bizarre", vivaient isolées, en Hongrie à l’époque de Robert Howard ? Ben les Juifs et les Tsiganes. Vu l’époque (celle de la montée du Parti Nazi en Allemagne) cette description fait froid dans le dos. Si un lecteur des années 1970 ou 1980 pouvait la lire placidement et la considérer comme une figure de style archaïque, un lecteur de 2017 ne peut plus se permettre ce confort. Il est heureux pour REH qu’il n’ait justement pas nommé une "race" existante, sinon, il aurait été définitivement catalogué comme un auteur nazi. En fait après avoir lu "Les Enfants de la nuit" et l'ébauche du "Dernier homme blanc", on se dit que s'il avait eu 30 ans en 2017, il aurait été un fervent supporter de l'Alt Right. 

 

 

Notes

 

 

 

1- Au 19ème siècle, les fermoirs n’étaient plus utilisés que pour les livres religieux.

 

2- Soit à peu près la taille de la tour Burj-El-Arab à Dubaï.

 

3- Un vrai scientifique aurait certainement tenté d’en prélever un morceau pour l’analyser. D’ailleurs, il serait probablement venu avec un sac d’instruments, un carnet de croquis, voire un appareil photo (les caméras « Kodak de poche » étaient déjà monnaie courante).

 

4- C’est aussi le nom du sorcier dans « Le Feu d’Assurbanipal ». Il arrivait à Howard de recycler ses noms.

 

5- On se demande en quoi il est prêt : il n’a ni arme, ni amulette, ni équipement scientifique.

 

6- A noter l’attribution de traits moraux à un certain aspect physique, avec « délit de faciès » et l’idée que la bestialité est associée au sexe et à la sensualité. Cela a aussi le mérite de titiller le lecteur… Le sexe fait vendre, etc… La séquence de la danse est le quart d’heure érotique du récit.

 

7- Curieusement, le narrateur peut entendre à peine, mais peut voir et sentir très bien.

 

8- Le lecteur serait tenté de demander quel aspect ? Mais l’auteur ne juge pas utile d’en dire plus.

 

9- Clairement, les lecteurs de l’époque n’étaient pas encore férus de druidisme, wicca, chamanisme et autres religions où ce spectacle aurait été d’une affreuse banalité.

 

10- Les verges étaient traditionnellement faites en bouleau ou en osier. Il est difficile de s’imaginer des verges en sapin car elles n’auraient pas eu la même élasticité.

 

11- Curieusement, le narrateur entend à peine les chants, n’entend pas du tout le tambour, mais entend très bien le faible bruit du claquement des verges.

 

12- On se demande à quelle époque il est fait référence. S’il s’agit des ancêtres simiens de l’Homme, ils n’étaient justement pas glabres.  

 

13- Pourquoi le narrateur s’évanouit-il à ce moment, plutôt que lors du sacrifice du bébé ? Probablement parce que l’auteur a voulu suggérer que la créature viole la jeune fille et bien sûr, il ne pouvait le décrire dans cette nouvelle tout public, où les scènes de torture et de meurtre étaient permises, mais tout ce qui avait trait au sexe ne pouvait être que suggéré.

 

14- Si vous lestez un objet avec des pierres, c’est pour qu’il coule à pic, pas pour qu’il soit emporté par le courant.

 

15- Comment le narrateur le sait-il ? Il ne l’a mentionné nulle part auparavant. On a l’impression que l’auteur avait prévu une intrigue différente avant de changer d’avis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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