Sorcières associées II: l'Échiquier de jade

Un nouvel extrait: Tanit remplace un autre sorcier, Adnan, victime d'un regrettable accident du travail (la magie, c'est un job dangereux, on ne le répète jamais assez). Elle se rend à une séance de spiritisme avec la mission de déterminer si la médium est une vraie ou une escroc.

 

Naturellement, l'édition du soir titrait: Les sorciers refusent de révéler le secret des démons. C'est en parcourant furieuse les pages du torchon que je fis le trajet entre le bureau et l'endroit où se tenait la séance de spiritisme à laquelle je devais assister à la place d'Adnan. Il avait été embauché par la frangine d'Oswald Carfax, très préoccupée par l'ascendant qu'une médium prenait sur sa nièce, Odette. La mère de la jeune fille était morte brutalement de la rage des mines et la gamine était convaincue de lui causer deux fois par mois à travers cette Arsinoé Spiridon. Ces discussions d'outre-tombe coutaient un sacré paquet de fric, mais Oswald Carfax, le paternel, ne se préoccupait pas plus d'argent que de sa fille. Il voulait juste qu'elle lui fiche la paix et ne l'empêche pas de travailler avec ses lamentations. Bref, une affaire simple. Contrairement à la plupart des médiums qui étaient des jolies jeunes filles du Nord qui ressemblaient à des spectres à force de cultiver leur air évanescent et leur teint blafard, cette Arsinoé était une yartègienne avec la peau et les cheveux noirs comme tous ses compatriotes. Cependant, les Yartègiens descendaient des Atlantes et avaient toujours eu la réputation d'être de grands sorciers, experts dans les arts mystiques et les arcanes du surnaturel. Jouant de cette aura, cette femme s'était faite une réputation en invoquant les esprits de personnages célèbres. Les riches nordistes de Jarta, avides d'exotisme, constituaient sa principale clientèle.

 

Le rickshaw à vapeur prit le quai qui longeait le Canal de Bois. Les anciennes baraques d'artisans en brique jaune s'y alignaient derrière une rangée d'arbres. Leurs anciens occupants avaient déménagé pour les abords du Port, plus lucratif et avaient été remplacés par les nordistes fraîchement débarqués de la Gare. Aussi à cette heure, on ne voyait que des femmes engoncées dans des piles de vêtements: la tête couverte d'un chapeau, la taille serrée dans un corset et une demi-douzaine de jupes qui leur tombaient sur les chevilles. Il paraît que mes ancêtres s'habillaient comme ça, eux aussi.

 

Mes ancêtres avaient été des nordistes qui avaient acquis une vaste plantation de thé en Oudan au début de la Colonisation,il y a près d'un siècle. Ces nordiste du sud comme on les appelait, avaient arrangé la plupart des fringues du Nord à leur façon : couleurs chatoyantes, un corset qui n’était là que pour la décoration et porté par-dessus la chemise au vu et au su de tout le monde. J'avais décidé d'adopter cette tenue pour ne pas avoir l'air trop exotique dans ce quartier.

 

Le rick' pétaradant me déposa devant un immeuble moderne dont les différentes pièces se louaient à l'heure ou à la journée pour affaires. Un laquais mécanique légèrement cabossé vint m’ouvrir. L'endroit était haut de gamme sans être du grand luxe: les automates neufs coutaient une fortune. Les affaire de ma médium marchaient plutôt bien. Il prit la carte de visite que je posai sur le plateau au le sommet de sa tête aux yeux de verre et s’en fut. Je perçus un motif de Pouvoir agaçant, tronqué, comme une mélodie incomplète. L'un des visiteurs devait porter un fragment de talisman. Deux minutes plus tard, l'automate m’introduisait dans une petite salle d'attente luxueuse aux murs décorés de boiseries dorées. J'endossai la personnalité de la bourgeoise nordiste du Sud et fis un sourire poli.

 

La plupart des personnes assises là étaient des femmes. Il n'y avait que deux mâles: un vieux et un jeune qui manifestement n’était là que pour l’occasion de rencontrer une demoiselle à qui il coulait des regards enflammés lorsque sa duègne regardait ailleurs. Cette dernière, une de ces femmes que les nordistes appelaient une vieille fille, une cinquantenaire vêtue de gris et boutonnée jusqu'au cou, se leva pour m'accueillir. Sa tenue sévère contrastait avec son visage serein. Je supposai qu'il s'agissait de la commanditaire d'Adnan. Elle leva un face à mains cerclé d’argent devant ses yeux.

 

— Madame Tuan ?

 

— C'est moi-même. Et vous êtes Madame Carfax, je suppose? Enchantée.

 

— Votre… mari m'a fait savoir que vous assisteriez à la séance à sa place.

 

— Oui, il a de fièvre depuis hier. Cependant, nous avons besoin de quelques renseignements de feue Tante Calixte, sur certains documents, aussi, j'ai décidé de venir, bien que j'en aie la chair de poule!

 

J'émis un petit rire nerveux.

 

— Ma fois, il n'y a rien de bien impressionnant. Tout se passe de façon très correcte. Madame Spiridon est remarquable… Puis-je vous présenter ma nièce, Odette?

 

La jeune fille, objet des attentions du jeune gandin se leva et me fit une petite révérence. Elle avait une chevelure blonde, des yeux d’un bleu délavé et un visage ovale et fade. La seule chose qui donnait un peu de relief à son physique étaient des dents un peu irrégulières. Malgré sa bonne éducation, ses ongles étaient rongés à ras. À son cou pendant un médaillon-fermoir qui émettait cette agaçante aura de Pouvoir tronquée. Cédant à la mode, elle avait du payer très cher ce fragment de talisman totalement hors d'usage.

 

Je lui fis mon plus beau sourire:

 

— Ravie de faire votre connaissance, mademoiselle. Et vous-même, allez-vous contacter un cher disparu?

 

— Ma mère.

 

La douleur brute qui résonnait dans sa voix provoqua en moi un élancement de sympathie très inconfortable. J’avais vu bien des enfants perdre leurs parents pendant mes années de guerre. De telles émotions m’avaient été épargnées car mes vieux étaient morts longtemps avant que je ne sois en âge me rappeler de quoi que ce soit. Et la mort par la rage des mines n’était agréable ni pour la victime, ni pour sa famille. Pour un nordiste, elle était de plus, socialement embarrassante. Si les Carfax n’avaient été aussi riches, ils auraient été mis au ban de leur petite cercle d’expatriés. Face à cela, je ne sus sortir qu’une platitude de bon ton :

 

— Votre piété filiale vous honore. Je suis sure que votre père est fier de vous.

 

— Père ne comprend pas, vous savez. Il n’est jamais là… Mais j’ai besoin de parler à Maman. Heureusement qu’elle m’envoie des messages. Sinon, je ne saurais quoi faire.

 

J’échangeai un regard désolé avec la tante que l’adolescente ne remarqua pas. Il ne me serait jamais venu à l’esprit de montrer mon chagrin de façon aussi publique, même à seize ans. Montrer ses sentiments vous rendait vulnérable. Surtout aux escrocs. Reprenant mes esprits, je repris l’expression d’un intérêt poli et chaleureux.

 

— Et que vous dit feue Madame votre mère ?

 

Cette fois, elle prit un air embarrassé.

 

— C’est assez privé.

 

La tante fixa quelque chose par-dessus mon épaule :

 

—Oh ! Cette femme est déjà là… grommela-elle en déjoué, heureusement la seule langue nordiste que je comprenais à peu près.

 

— Allez-vous assister à la séance aujourd’hui ? demanda l'adolescente.

 

Elle se raidit encore plus dans son corset.

 

— Je t'attendrai ici.

 

Sa nièce soupira.

 

— Imaginez une minute que ces séances ne soient pas une escroquerie, ma tante! Vous allez rater l'occasion de parler à Maman et…

 

— Ce serait encore pire! Je t’ai déjà dit qu’ouvrir la porte sur le monde des morts ne peut qu’attirer le mal. Je ne comprends vraiment pas pourquoi ton père te permet de te livrer à ces activités.

 

— Parce qu’il a l’esprit ouvert, lui !

 

Ou parce qu’il aurait fait n’importe quoi pour que sa gosse ne l’emmerde pas avec ses états d’âme. Je toussai discrètement. Nous fumes sauvées de cette conversation embarrassante par l’arrivée une grande silhouette de faucheux. Les clients se levèrent de leurs fauteuils, un éclair de révérence dans le regard. Je découvris une Yartègienne d’une cinquantaine d’année maigre et osseuse, appuyée sur une canne d’ébène au pommeau de jade. Ses cheveux étaient tirés en un chignon sévère et ses yeux noirs et globuleux fixaient le monde derrière d’épaisses lunettes d’écaille. Elle portait ce qui était censé être la tunique d’une hiérophante, une prêtresse du Dieu Sans Nom, maître du royaume des morts. L’effet était certainement saisissant sur des chalands avides de sensations fortes. Il n’en émanait pas un seul soupir de Pouvoir, mais comme le savait tout sorcier, les morts et les Dieux relevaient d'un autre plan mystique. Elle brandit sa canne d’un air théâtral :

 

— Les esprits des trépassés nous attendent !

 

Et s’effaça devant la porte ouverte. Six personnes s’avancèrent dans un froufrou de tissus et un tintement de breloques.

 

Nous suivîmes un couloir pour entrer dans une pièce sentant le renfermé, l’encens et le santal, au plafond bas, aux volets fermés et aux rideaux baissés. Un épais tapis aux couleurs sombres étouffait les bruits de pas. Comme il se devait, l’endroit dégageait une atmosphère oppressante. La seule lumière venait de sept bougies posées sur une grande table ronde au centre. À part cette dernière et les chaises qui l’entouraient, il n’y avait pas d’autre meuble. S’il existait quelque mécanisme dissimulé, il devait être caché dans les murs ou sous le tapis.

 

Au milieu de la table, trônait une boule de verre opaque, enchâssée dans une boite en cuivre. Une série de petits rouages couraient autour de son support.

 

— Grâce au nécrophone, nous allons parler aux défunts ! déclama Arsinoé d’une voix sépulcrale.

 

— Une machine pour parler aux morts ? ne pus-je m’empêcher de lâcher.

 

— Naturellement Madame, nous sommes à l’époque moderne ! À quoi vous attendiez-vous ? L’énergie mystique que nous allons produire lors de cette séance va activer ses rouages et ouvrir une voie de communication entre notre monde et l’autre.

 

— Décidément, on n’arrête pas le progrès, fis-je d’un ton plein de révérence.

 

De nos jours, tout devenait crédible avec un peu de technologie.

 

— Oui, j’ai fini par l’acquérir à prix d’or à un nécromant de mes connaissances, continua la spirite. Cet objet a une activité beaucoup plus reproductible que celle de nombreux médiums… Et bien sur, m'évite la fatigue qui suit toute séance de communication poussée avec les défunts. Je dois encore effectuer quelques perfectionnements…

 

— Merveilleux, soupira une jeune femme derrière moi.

 

Les tarifs de la dame allaient sans doute augmenter en proportion pour amortir le coût de cette petite merveille.

 

Nous nous installâmes autour de la table. Je m’assis à la gauche d'Odette, tandis que le jeune homme se glissait adroitement à sa droite. qu’il était en train de se pencher pour lui glisser quelques mots à l'oreille.

 

— Chut ! Tout le monde doit rester silencieux par respect pour les esprits des trépassés.

 

Elle souffla toutes les bougies sauf une et jeta à la ronde une oeuillade féroce qui fit baisser les yeux à la plupart des assistants.

 

— Nous allons commencer. Joignez les mains ensemble, Mesdames et Messieurs. N’oubliez pas d’enlever vos gants, car pour que l’énergie mystique puisse circuler sans entrave, nous devons être chair contre chair. Je peux déjà sentir les esprits des défunts se rassembler au-dessus de nous pour répondre à nos appels.

 

Elle ôta ses lunettes, les posa sur la table et ferma les yeux. Il y eut un moment de silence où personne n’osa bouger. Puis lentement, la médium leva son visage vers les ténèbres du plafond.

 

— Bienvenue, ô morts bien aimés ! Nous nous sommes réunis pour vous et vous implorons de venir nous rejoindre. Donnez-nous un signe de votre présence !

 

Odette me serra inconsciemment la main de ses doigts tremblants. Il régnait dans la pièce un silence plus intense que dans un tombeau. Pas un seul bruissement de tissu, pas un éternuement, pas un souffle d’air pour déplacer les flammes des bougies, rien. L’assistance était littéralement suspendue aux lèvres de la yartègienne. Je sentis une certaine impatience monter en moi. Je ne possédais aucune fibre mystique et les mises en scènes des divers cérémonies et rituels ne m’avaient jamais impressionnée. Padmé disait que j’avais si peu de sens religieux que les Dieux ne prenaient même pas la peine m’adresser la parole.

 

— Il y a des incroyants parmi nous, articula Arsinoé d’un ton solennel. O esprits pardonnez-vous. Il est difficile de traverser la porte de l’au-delà quand vous devez franchir une barrière de scepticisme. Mais je vous implore : que leur présence ne vous offense pas. Vos amis, votre famille vous attendent. Faites de ces incroyants des croyants !

 

Sa voix s’était à peine tue que des les petits engrenages, à la base de la boule de verre se mirent à tourner dans un cliquetis sinistre, puis s’emballèrent en une gigue grinçante, tandis qu’une vague lueur verdâtre apparaissait au sein de la sphère. Un souffle glacial traversa soudain la pièce. Odette frissonna. Un claquement sec, comme si quelqu’un avait frappé la table du plat de la main, retentit. Au moins, j’étais sûre que ce ne pouvait être Arsinoé, car elle tenait les mains de ses voisins.

 

— Bienvenue ô Esprit. Veux-tu nous parler ?

 

Clac, clac, clac.

 

A présent, la main d’Odette avait cessé de trembler. Celle de mon autre voisine me serrait à me briser, mais il m’était difficile de me dégager poliment.

 

— L’esprit du défunt veut s’exprimer !

 

Quelqu’un émit un couinement étouffé, mais avant que la médium ne puisse le rappeler à l’ordre, la table bougea. Elle sursauta à la verticale d’une bonne dizaine de centimètres, comme si quelqu’un l’avait poussée par en-dessous. La flammes de la bougie décrivit un arc de cercle erratique mais ne tomba pas.

 

— Les défunts sont irrités par la présence d’incroyants à cette table, mais ils ont choisi de rester, car leur message est important. Nous allons commencer. Edith, mère d’Odette est-elle parmi-nous ?

 

Clac, clac, clac.

 

— Maman ! s’écria l’adolescente lâchant ma main et bondissant de sa chaise. Dis-moi ce qu’il faut faire pour te ramener parmi nous dis moi…

 

— Je vous en prie ! Vous allez rompre le cercle d’énergie qui permet leur présence ! calmez vous et prenez les mains de vos voisins.

 

La gamine se rassit en reniflant. Je repris sa main et la serrai, même si ma sympathie n’était d’aucun réconfort pour elle.

 

— O Édmée, mère d'Odette, qu’as-tu à dire à ton enfant ?

 

La jeune femme assise deux personnes à ma gauche bondit soudain de son siège.

 

— Ha ! Quelque chose m’a touchée !

 

Elle tourna sur elle-même plusieurs fois à la recherche de ce quelque chose.

 

— Mademoiselle Carfax asseyez vous, vous avez encore rompu le cercle d’énergie… s'exclama Arsinoé.

 

— Ça m’a touchée ! répéta-t-elle d’une voix hystérique.

 

— C’est un grand honneur que d’entrer physiquement en contact avec l’esprit d’un trépassé, Mademoiselle Duchamp. Vous devez avoir un sens moral très élevé. Mais je vous en prie, asseyez-vous et reprenez les mains de vos voisins, avant que l’énergie mystique ne se dissipe.

 

En effet, les pignons autour de l'orbe ralentissaient et la lueur en son sein déclinait.

 

La jeune femme hésita un instant, puis se rassit à contrecœur, jetant des regards nerveux derrière elle. Cependant, les pignons ralentirent encore et la boule de verre s'éteignit totalement. Arsinoé secoua lentement la tête.

 

— je crains que le cercle d’énergie mystique ne soit définitivement rompu aujourd'hui, soupira la médium. Nous n’aurons les réponses à nos questions que lors de la prochaine séance.

 

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