L'Échiquier de jade: le Dédale des Proscrits

Un autre petit extrait des nouvelles aventures de Tanit et Padmé. Elles se retrouvent chargées de retrouver un mystèrieux échiquier magique, volé au Consul de Jarta en personne. Tanit va rendre visite à une vieille connaissance, un receleur de talismans qui tient boutique dans les bas-fonds de la magie...

 

 

Une heure plus tard, le rick' me laissait à deux cent pas de la Cité des Lotus, à l'orée de la ville. Il était inutile de lui demander de m'emmener plus loin, l'endroit était connu comme un coupe-gorge. Ce coquet lotissement avait été bâti par un entrepreneur ambitieux près de l'emplacement de la Très Vieille Nécropole, le premier cimetière de la cité, le long d’un bras mort du Fleuve. Cependant, plusieurs glissements de terrain avaient stoppé l'entreprise. On murmurait que certains morts avaient très mal pris qu'on vienne leur casser les esgourdes. La vingtaine de baraques déjà construites fut rapidement envahie par des vagabonds auxquels vinrent s'ajouter d'autres qui se construisirent des huttes de terre, de roseaux et de matériau de récupération. C'est ainsi qu'un nouveau quartier misérable et mal famé avait vu le jour dans la banlieue de Jarta. Curieusement, ses habitants ne semblaient pas le moins du monde déranger les mânes des trépassés. Une partie du cimetière était encore debout après les glissements de terrain et l'on racontait qu'il abritait les tombes d'au moins quatre hiérophants, une douzaine de nécromants et de dizaines de sorciers d'importance variable. On disait aussi que quelque part en dessous, il y avait une poche d'ailleurs emprisonnée dans nôtre univers. Personne n'avait vérifié officiellement. Si la plupart de mes confrères prenaient tout cela comme des racontars, je savais, moi, qu’ils étaient très en dessous de la vérité.

 

Je me frayai un chemin le long de la berge, entre les buissons et les herbes folles, jusqu'à la première bicoque. Elle n'en avait pas l'air, mais il s'agissait d'une taverne. Une cinquantaine de pas plus loin, le cadavre d’un clébard empestait l’atmosphère, surmonté d’une nuée de mouches. Je vérifiai le revolver et le coutelas à mon coté, les deux surins dans mes bottes, celui glissé entre mes seins et le pistolet de poche, dans ma manche. C'était l'heure de la sieste. Les clients, plombés par le cagnard et le tord-boyau ne risquaient pas d'être d'humeur combative, mais on n'était jamais trop prudent.

 

Ensuite je vérifiais l'heure. Il ne fallait pas traîner trop longtemps dans le Dédale. J'écartai le rideau de perles qui fermait l'entrée de la taverne et me pris une pleine bouffée de bière aigre, de chanvre, de vieille sueur et de crasse. Mais ce n'était pas le plus frappant. C'était l'aura de très vieille magie qui y planait. Une magie ancienne et un poil malveillante, sentant la tombe poussiéreuse. Il n'y avait que trois gars dans la pièce, deux allongés contre le mur sur des nattes trouées et un assis à une table, contemplant le fond de son bock. Le patron, un type qui m'arrivait aux seins, était en train d'essuyer le comptoir avec un chiffon graisseux. Des tatouages se superposaient aux rayures sur son faciès torve. Certains prétendaient qu'il avait du sang de kobold. C'était des balivernes, bien sûr. Les humains et les kobolds ne peuvent se croiser. Gaspard était un vrai chamane ilien qui avait trop fricoté avec les Ténèbres pour ne pas avoir y avoir laissé une partie de sa raison. L'homme n'avait pas l'air ravi de me voir. Vu que lors de notre dernière discussion je lui avais fait sauter deux ratiches, ça se comprenait.

 

— Qu'est-ce que tu veux ? cracha-t-il.

 

Simple. Direct. J'aime ça.

 

— Je cherche Piquemouche.

 

— Pas là.

 

— Son fantôme, alors.

 

Il jeta son chiffon sur le comptoir. Cela révéla l'éclat d'un lourd bracelet en orichalque qui enserrait son poignet droit. Il avait été très fort à naviguer à la limite des Règles mais il avait fini par avoir une embrouille avec la Société des Arcanes qui lui avait imposé un bracelet de servitude l'empêchant de pratiquer toute magie. Cela n'avait en rien amélioré son humeur.

 

— Allons, Gaspard je sais qu'il est là, fis-je d'un ton conciliant. Tout ce que je veux, c'est entrer dans le Dédale et lui parler. Tu sais que je ne peux pas lui faire de mal. T'auras même cent aspres pour ta peine.

 

Il me lança un long regard calculateur :

 

— Deux cents. Et merde, qu'est-ce que vous avez tous à vouloir aller dans le Dédale, aujourd'hui ?

 

Je plongeai la main dans la besace à ma taille. J'avais prévu le coup du double tarif. Mais pourquoi Gaspard continuait à vivre dans cet endroit misérable avec le pognon qu'il se faisait en jouant au portier était un mystère pour moi.

 

—Très bien. Et qui d'autre est venu ?

 

Son regard se fit soupçonneux.

 

— Sais pas. Je l'ai jamais vu. Il portait un masque et m'a payé sans discuter.

 

Je haussai les épaules. Après tout, on pouvait avoir plein de raisons de se rendre dans les bas-fonds de la sorcellerie. Je posai le fric sur le comptoir. Les trois gars dans la salle n'avaient pas bougé d'un poil, mais j'étais sûre qu'ils m'observaient sous leurs paupières mi-closes. Chacun se mêlait strictement de ses affaires ici. Gaspard sauta à bas de sa chaise, disparaissant presque entièrement derrière le comptoir et tira sur un cordon. La tapisserie usée jusqu'à la corde qui pendait au mur s'écarta, révélant un gigantesque visage de pierre. Sa sérénité inhumaine trahissait une sculpture atlante. Comment un tel bloc avait pu trouver son chemin jusqu'ici depuis le Continent Englouti était un mystère que je ne souhaitais pas creuser. Sa lèvre inférieure formait  un petit plateau sur lequel reposait un bol en argent. Le patron s'approcha de la bouche qui se trouvait juste à la hauteur de son oreille.

 

— Oui ? fit un murmure, comme un sifflement d'air glissant dans un tombeau toute juste ouvert.

 

Un frisson glissa le long de mon échine.

 

— Elle veut entrer, dit Gaspard, me pointant du pouce.

 

— A-t-elle payé ?

 

— Pas encore.

 

Il me fit signe.

 

Un nouveau frisson me parcourut. C'était presque instinctuel. J'avais horreur de laisser traîner mon sang quelque part, et surtout dans le Dédale, mais je n'avais pas le choix. Je sortis mon couteau et entaillai mon bras. Quelques gouttes de sang tombèrent sur l'épaisse couche de sang coagulé au fond du bol.

 

— Je jure de ne causer aucun mal ni l'âme, ni la chair d'aucun des résidents, énonçais-je. Qu'aucun mal ne me soit fait durant mon séjour et je n'en ferais aucun. Je passerai mon chemin, et ils passeront le leur.

 

Je sentis une onde parcourir la magie suspendue au-dessus de ma tête, comme des cercles concentriques ridant la surface d'un lac après que l'on y ait jeté un caillou. Si je devais rompre mon serment, il se retournerait contre moi immédiatement et je ne sortirais pas vivante de là. Et peut-être même pas morte non plus…

 

Le visage de pierre pivota sur lui-même. Immédiatement mes oreilles furent assaillies par un boucan aussi puissant qu’au Port. Je m’avançais, cachant mon appréhension et m’arrêtai sur le seuil pour m’habituer à l’aura du Pouvoir, puissant, opprimant, étranger, qui régnait ici. L’endroit semblait sortir droit du passé. La Jarta d’il y a cinq ou six siècles, avec ses toits recourbés, ses maisons penchées, parfois à se toucher, qui encadraient d'étroites venelles éclairées par des torches. Des douzaines d'échoppes, s'y ouvraient. J’aperçus même une taverne au détour d’une rue. À quelques pas devant moi, une bonne femme bossue marchandait quelque chose avec un vieillard squelettique au-dessus d’un tonneau dont le contenu disparaissait dans les ténèbres. Leurs jurons anciens volaient dans toutes les directions.

 

Le Dédale était construit à l'intérieur d'une anomalie, une poche de l'univers des Fae emprisonné dans le nôtre, hors de ses lois normales. Le temps s'y écoulait différemment. Les lois humaines ne s’y appliquaient certainement pas. C'est ainsi qu'il servait de refuge à la lie des occultistes depuis la chute de l'Atlantide. Certains de ses habitants étaient... très vieux. Là se vendait ce qui ne pouvait pas ou plus se vendre en plein jour : pattes de chauve-souris bleue chassée jusqu’à l'extinction, mandragore albinos, teinture de jusquiame-dragon, talismans maléfiques, livres maudits. Je me retournai vers Gaspard.

 

— Où est Piquemouche ? 

 

Un silence éloquent me répondit. Je tirai un autre aspre d'or de ma poche et le lui lançai.

 

— Place de l'Athanor, grogna-t-il, prenant bien soin de rester de l'autre coté du seuil.

 

Avec un soupir je fis un pas de plus. La créature qui gardait la porte la referma avec un claquement qui me fit me retourner. C’était un énorme golem de pierre en forme de gargouille, avec une tête reptilienne terminée par un bec. Des ailes et des pattes gigantesques aux serres acérées complétaient le tout. Par un coup d’humour tordu, quelqu’un avait planté un chapeau melon sur son crâne. La femme bossue me jeta un regard aigu. Inutile de se faire remarquer plus que nécessaire. Heureusement, la boutique de Piquemouche n'était qu'à deux cent pas. Je tournai vers ma gauche d’un pas résolu, faisant attention où je mettais les petons. Je contournai une flaque de … quelque chose de sombre et opaque sur les pavés disjoints. Elle émit un étrange gargouillis à mon approche comme si elle était vivante. J'accélérai. Je sentis des regards curieux me suivre au fur et à mesure de ma progression. Des passants affairés allaient et venaient. Certains portaient des masques. D’autres ne semblaient pas humains. Je croisai un type vêtu comme un mage d’antan mais son ample robe était en guenilles. Un autre, qui m’arrivait tout juste à la taille me doubla d’un pas pressé. Un groupe de portefaix lorgna avec un regard fixe. Je les pris pour des golems, jusqu’à ce que l’un d’entre eux batte des paupières et je voie descendre sur son œil une membrane irisée. Le résultat de l’une de ces expériences contre nature auxquelles s’étaient livrés quelques magiciens fous. Je débouchai sur la place de l'Athanor. De l’autre coté de la statue du Dieu Tricheur qui en occupait le centre, je repérai la minuscule boutique où devait être mon bonhomme. Une cacophonie d’ondes du Pouvoir en émanait.

 

Je passai la porte, l'air faussement nonchalant et me retrouvai dans une espèce de brocante magique emplie de talismans cassés, d’amulettes dépareillées et autres babioles qui encombraient les étagères. Derrière un comptoir poussiéreux était accoudé un type que je ne connaissais pas. Vêtu de bric et de broc, comme nombre d’habitants du Dédale, il arborait un haut de forme fatigué dont l’ombre dissimulait son visage. Sa veste élimée semblait percée de plusieurs trous ronds cernés de taches sombres. Quant à ses mains, elles étaient dissimulées par des gants dépareillés.

 

— Piquemouche? fis je de ma voix la plus assurée, m'adressant à la cantonade.

 

Il se tourna légèrement vers moi, comme si son corps était trop raide pour faire un mouvement plus ample.

 

— Tanit ? Je croyais que t’étais allée nourrir les vers de terre ?

 

Sa voix était aussi sèche que le fond d’une tombe. Ce n’était certainement pas celle dont je me souvenais.  Était-ce lui ?

 

— C’est aussi ce que je pensais de toi, mais la chienlit survit toujours.

 

Il fallait que je m'assure que c'était lui. Je souris :

 

— Alors, Lieutenant Narr'Havas, plus d'aéronef, ni de grands exploits, ces derniers temps ? La Patrie a besoin de vous !

 

— Qu'ils aillent se faire foutre !

 

Ça c'était une réponse de Piquemouche. Il éclata de rire, plus un caquètement qu’un rire humain. L’idée qu’il avait sacrifié une partie de sa raison au Pouvoir, comme nombre de nécromants, me traversa l’esprit.

 

Je me rapprochai du comptoir, l’air toujours dégagé. Il ne respirait pas. Après tout, le serment que j'avais prêté à la porte du Dédale n'avait peut-être pas de sens sur un mort-vivant. Dans la pénombre, je ne parvenais toujours pas à distinguer ses traits et je n’étais pas sûre de le vouloir.

 

— Pour une fois, nous sommes d'accord… En fait, Je suis venue te voir pour un petit renseignement. Toute peine mérite salaire, bien sûr…

 

Il émit un autre jacassement, tout en plongeant la main dans une poche à laquelle était suspendu un petit sablier au bout d'une chaîne en or. Instinctivement, ma main caressa la crosse de mon revolver. Mais il n'en sortit qu'une petite flasque et le porta à ses lèvres. Je distinguai alors ses traits. Terreux, parcheminés, comme ceux d’un masque ou plutôt d’un macchabé. Mais ce n'étaient pas les siens, grêlés des cicatrices qui lui avaient valu son surnom. Maher avait raison. Il avait transféré son âme dans un cadavre, alors que les Sicaires avaient à n’en douter brulé son corps, comme celui de tout nécromant. Lorsqu’il avait à retourner le sablier, il devait se trouver un autre corps, l’élixir ne le maintenant à l'intérieur que pendant une durée fixe. Il valait mieux ne pas savoir comment il se procurait ses macchabés.

 

— Un renseignement, hein ? fit Piquemouche en refermant sa flasque. Et qu’est ce qu’une pute comme toi peut m’offrir en échange ? Une pipe bien baveuse ?

 

Autant pour les civilités, ce salaud m'en voulait encore.

 

— Je vois que la politesse est le premier truc à disparaître après la mort, répondis-je d’un ton enjoué.

 

Je m’approchai d’un bond, lui arrachai la flasque des mains et reculai jusqu'à la porte. Le corps d’un macchabé n’est pas des plus rapides et Piquemouche n’avait jamais été une flèche. Je lui fis mon plus beau sourire :

 

— Le serment m’interdit de te faire du mal, mais il ne m’interdit pas de te chourer quelque chose. Je me demande combien de temps tu peux rester dans ce cadavre puant sans ta potion

 

— Putain de salope vérolée de merde !

 

— Revenons aux affaires. J’aimerais savoir si t’as entendu causer d’un échiquier de jade qui serait également un talisman ?

 

Il me lança un regard venimeux, mais j’ouvris le flacon et le tins à bout de bras. S’il se jetait sur moi, son précieux contenu risquait de finir par terre. L’odeur douceâtre du jus de lotus noir, mêlée à celle, amère de la mandragore albinos et de la jusquiame-dragon envahit mes narines.

 

— Allons mon chéri, je ne te demande pas grand-chose… Tu réponds gentiment et je te laisse pourrir dans ta boutique. Donc, mon échiquier ?

 

Il lécha ses lèvres d’une langue sèche et noire.

 

— Jamais entendu parler.

 

Je changeai d'angle d'attaque :

 

— Bon, alors quelque chose d’anormal ? Des acheteurs inhabituels, peut-être ?

 

— Ça tu peux le dire ! Les adeptes du Dieu Traitre ! Ils rachètent tout talisman qui traine sur le marché, rubis sur l’ongle !

 

Malgré son enthousiasme, il fit un geste conjuratoire.

 

Je faillis en rester bouche bée :

 

— Des adeptes de Nalit ? Mais ils ont disparus avec le Pouvoir il y a quatre cent ans !

 

— Et ben ils sont revenus, voilà. Peut-être se sont-ils échappés du Septième Enfer ! Leur grand-prêtre passe ici faire ses courses à chaque Lune Noire !

 

Il éclata d’un rire caquetant.

 

— Il ressemble à quoi ?

 

— Sais pas ! Il porte un masque ! Et son acolyte aussi !

 

Quelque chose dans le ton de sa voix accrocha mon attention. Mort-vivant ou non, Piquemouche avait toujours été un très mauvais menteur. Il n'aurait jamais fait un bon espion. J’inclinai la flasque. Une goutte de liquide sombre et huileux se forma au bord du goulot et tomba sur le sol. Elle siffla en se dissolvant en une fumée nauséabonde au contact du plancher. Piquemouche esquissa un pas en avant, mais je reculai et agitai sa flasque ouverte à nouveau.

 

— Je suis un peu à cran aujourd'hui, alors je n’abuserais pas de ma patience si j’étais toi. Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit ?

 

Je ponctuais ma question d’une autre goutte de sa potion.

 

— Putain de putain ! J’aurais du te couper la gorge à l'Aileron de Requin ! Très bien, la dernière fois, ce grand prêtre demandait aussi après un échiquier yartègien en jade ! Je ne sais rien de plus !

 

— Quand était-ce cette dernière fois ?

 

— Hier !

 

— "Hier" ici ou "hier" dehors ?

 

— Dehors, merde !

 

Soit le lendemain du vol, lorsque Casimir était venu me voir. Ces types savaient déjà qu'il avait quitté le palais. Pourquoi s'y intéressaient-ils ? Il fallait que j’en apprenne plus sur ces nouveaux adeptes du Dieu Traitre. Je me reculai en refermant la flasque et la balançai dans un coin de la boutique, loin de Piquemouche.

 

Puis je partis sans me retourner. Un quart d’heure plus tard, je passais la porte en forme de visage. La taverne de Gaspard était aussi noire que le cul d'un dragon et un concert de ronflements retentissait sur ma droite. Je sortis à l'extérieur. À voir la position des étoiles, il était près de quatre heure du matin. J'avais encore trop trainé trop longtemps dans ce Dédale où le temps s’écoulait bien plus lentement que dans notre univers. Je n’étais pas resté plus d’une heure dans cette poche d’ailleurs. Sur la face de la terre, il s’en était écoulé près de seize heures. Peu soucieuse de rentrer à pinces et me prendre un coup de surin dans les ténèbres, je me résolus à user du sortilège de transfert. Je visualisai mon fauteuil, avec la table et la carafe de cognac…

 

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