Sorcières associées 2: le cortège

Encore un petit extrait. Padmé et sa fille, Jihane, sont en ville pour quelques courses.

 

 

 

 

...Totalement insensible à mes angoisses, Jihane pointa du doigt une sorte de grande caisse métallique montée sur quatre roues garée au bord du trottoir. Sa surface de cuivre constellée de rivets étincelait au soleil de midi. Une portière vitrée se découpait sur le coté. À l'arrière, protégée par une grille, était fixée une chaudière rotonde tandis que le dessus supportait un large panier métallique empli de charbon. Dans une cité où nombre d’habitants se bricolaient leur propre véhicule, il n’était pas rare de voir des chars mécaniques étranges sillonner les rues, mais celui-là n’avait pas leur aspect artisanal. Les rivets étaient tous de la même taille, plantés à distance régulière, le cuivre n’était ni rayé ni cabossé et une sorte d'emblème, une roue dentée avec des ailes se répétait sur ses flancs.

 

— C’est un charauto, Maman ! s'écria Jihane en se précipitant pour le voir de plus près.

 

— Un charauto ?

 

Elle me lança un regard plein de commisération.

 

— Un char à conduite automatique. Ils font fureur à Grande Courbe. La Compagnie des Transports Urbains les a lancés ici il y a trois mois.

 

Je la suivis avec un soupir. J’étais pressée de rejoindre la fraicheur de la maison, pas subir un exposé sous le soleil de midi.

 

— Désolée, je ne lis pas la Gazette des Inventeurs tous les mois. Alors c’est quoi, cette petite merveille ?

 

— C’est le moyen de transport le plus sophistiqué qui existe à ce jour, déclara-t-elle de ce ton sérieux qu’on ne peut avoir qu’à treize ans. Cela transforme la traversée d’une grande ville et ses embouteillages en une expérience incomparable. On peut le prendre pour rentrer ?

 

— Ah ! Heu… Comment fait-on ?

 

Elle m’indiqua une fente près de la porte. Au-dessus, étaient affichés les tarifs sur une petite plaque de cuivre, quartier par quartier.

 

Avec un soupir, je mis cinq aspres dedans. Après tout, ce n’était que le double du prix de la course d’un rickshaw à vapeur. Une série de cliquetis résonna et la portière s’ouvrit. Jihane sauta à l’intérieur. Je la suivis pleine de curiosité. Je commençais à me prendre au jeu.

 

— Bien-venue Messieurs-Dames énonça une voix métallique sans intonation.

 

L’habitacle s'avéra étonnamment frais pour une caisse de métal. Encore une nouvelle technologie révolutionnaire, supposai-je. Nous nous retrouvâmes sur une banquette de velours d’un bleu profond. Devant, s’étalait un grand panneau de merisier en bas duquel s'alignait un clavier de cuivre, comme pour une machine à écrire.

 

— Choi-si-ssez vo-tre desti-na-tion, fit la voix.

 

Sans hésiter, Jihane tapa notre adresse.

 

Aussitôt la portière se referma et la voix métallique retentit à nouveau :

 

— At-ten-tion au dé-part !

 

Il y eut un ronflement de tonnerre, le sifflement de la vapeur forcée à travers le moteur et la machine démarra dans un bruit assourdissant. Des passants s'arrêtèrent surpris et des commerçants s’approchèrent de leur fenêtre pour voir ce qui faisait ce boucan. Cependant, le mouvement fut doux sans cahots, oscillant simplement de haut en bas, comme une balançoire.

 

— Il n’y a vraiment pas de conducteur ? hurlai-je par-dessus le bruit.

 

— Non ! Les plans de la cité sont intégrés dans une machine différentielle à l'avant et elle est reliée à une série de lentilles pour éviter les obstacles.

 

Je jetai un regard circulaire. L’intérieur cossu et douillet, couvert de dorures pouvait vous faire imaginer être une princesse dans son carrosse, si ce n'étaient les réclames de produits de beauté, chacune dans son cadre doré sur les portières. Au-dessus du clavier, à la hauteur des yeux, s’ouvrait une grande vitre qui pouvait être fermée par un rideau de velours bleu, assorti à la banquette. À coté, il y avait un miroir, pour se poudrer le nez. En dessous, se trouvaient une série de compartiments fermés par des panneaux, chacun avec une fente à pièce. Jihane m’expliqua comme dans un musée :

 

— Là, tu as un narghilé avec un choix de parfums de tabac. Là, une carafe d’eau et des verres, là, des bombons et là des journaux.

 

Je ne pus m’empêcher d’admirer l’ingéniosité du système : si vous deviez traverser une ville aussi embouteillée que Jarta à l’heure de pointe, vous pouviez aussi bien avoir de quoi vous sustenter et de la lecture. Cependant, ces services accessoires vous soulageaient d'une coquette somme d'argent.

 

Pendant les instants suivants, nous goutâmes aux joies d'un voyage digne d'une princesse, à la vitesse d'une limace anémique. Toutefois, j'eus rapidement l'impression que les embouteillages étaient pires que d'habitude. Un camion s'était-il renversé sur le chemin du Grand Marché ? Un égout s'était-il rompu ? Une manifestation de porteurs avait-elle barré le chemin du port ? Jihane fouilla ses poches et compta ses pièces. Ensuite, elle les enfourna triomphalement dans une autre fente que je n’avais pas vue. Aussitôt, retentirent les notes aigrelettes d’un orgue mécanique et la dernière valse à la mode qui me cassait les oreilles depuis un mois envahit l’habitacle. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur.

 

— Effectivement, on n’arrête pas le progrès…

 

C'est alors que je vis la grande banderole qui se déroulait au-dessus de la rue :

 

BIENVENUE À SON ALTESSE IMPERIALE, ASTARTÉ DE YARTEGE

 

Je notais alors qu'en plus de l'embouteillage, une grande foule excitée semblait se diriger vers la Voie des Vents. Je faillis me gifler pour ma stupidité. J'aurais du y penser avant de sortir de la maison ce matin. C'était le jour de la réception officielle de cette ambassadrice dont j'avais vu le cuirassé le matin de ma rencontre avec le changeforme. Les journaux n'avaient parlé que de ça avant l'arrivée du démon, le sujet occultant même la campagne électorale : la puissante et mystérieuse Yartège s'ouvrait sur le monde et envoyait une émissaire en tournée diplomatique ! C'était était le seul pays producteur de chocolat, de jazite et d'autres métaux rares, sans compter des connaissances techniques en magie, en mécanique et chimie que personne ne possédait, lui donnant le monopole sur de nombreux produits. Depuis ses ports, on pouvait rejoindre les côtes de Nar-Itelnar en un mois, plutôt que deux.  Des contrats juteux étaient à la clef. Toute la vie de Jarta ! Cette visite était le fruit d'années d'intrigues et de négociations. Elle pesait lourd dans les chances du Consul à sa réélection.

 

— Et bien on est coincées dans cette machine pour quelques heures, grommelai-je. Ils ont fermé la Voie des Vents pour le cortège de l'ambassadrice de Yartège.

 

— Hein ? Elle va passer ?

 

— On dirait...

 

— Je n'ai jamais vu de yartègien! On peut y aller ?

 

Je faillis lui dire qu’ils ne me manquaient pas. Lorsque les Atlantes avait sombré dans les flots un millénaire et demi auparavant, ils avaient laissé derrière eux quelques comptoirs épars et un grand bagne au milieu de la jungle impénétrable du Continent Sud. Laissés à eux-mêmes, ce ramassis de criminels et leurs gardiens avaient fini par former l'Empire de Yartège. Très fiers de leur sang atlante qui leur donnait une supposée supériorité sur les autres peuples, ils préservèrent soigneusement leurs coutumes comme la pureté de leurs lignées, au point d’avoir été à certaines époques menacés d’extinction. Ils ne sortaient de chez eux que pour des raids massifs en quête d'esclaves ou de matières premières.

 

Cependant, près de six cent ans auparavant, alors que le pays entrait dans une de ses périodes de décadence, un petit groupe de dissidents mené par un certain Nadinh s'enfuit sur la Côte Nord du Continent Sud. Ils s'y mêlèrent aux pêcheurs autochtones et donnèrent quelques générations plus tard les nations rivales du Nadinh et du Paras. C’était ainsi que même Jihane et moi, portions en nous une goutte de sang yartègien.

 

Mais tout changeait. L’arrivée des aéronefs et des dirigeables menaçait le splendide isolement des l'empire. Le cœur serré, ils s’étaient résolus à établir de timides relations avec l'extérieur. Jarta, toujours à l’affut d'opportunités, leur avait tendu les bras.

 

— On peut y aller ? répéta Jihane, totalement insensible à ces considérations historico-politiques.

 

Bien me dis-je. Après tout, ne devais-je pas encourager la curiosité chez mon enfant ? Avec un soupir, je m'extirpai du cocon du charauto, pour être à nouveau saisie à la gorge par la chaleur sèche et écrasée de tout cotés par une foule excitée. Il semblait que la moitié de Jarta ait eu la même idée que Jihane : assister à l’arrivée de l’émissaire plénipotentiaire en chair et en os. Je faillis battre en retraite dans notre carrosse :

 

— Ecoute, on ne verra rien dans cette cohue. On n’est même pas à la rue du Paon…

 

— Si, là !

 

Cette fois, elle pointa en l’air. Je suivis la direction de son doigt et mes yeux se posèrent sur un pont en guipure de fer suspendu à des piliers de fonte à dix mètres au-dessus de nos têtes. Avec le téléphérique, c'était l'une des innovations sorties de terre ces derniers mois. Afin de désengorger le quartier de la Vieille Ville, un entrepreneur astucieux avait proposé d’ériger une série de ponts à péage qui enjamberaient la Voie des Vents et les rues adjacentes pour permettre au moins aux piétons de franchir rapidement cette zone encombrée. Le premier d'entre eux avait été inauguré un mois auparavant.

 

Jihane m’entraina avec enthousiasme vers l’ascenseur adossé à l’un des piliers. Je fis la grimace en voyant le tarif au-dessus de la fente à pièces. Décidément, cette sortie commençait à me coûter cher. Cependant, voir l’enthousiasme de ma fille me rasséna un peu et je déposai l'argent. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent toutes grandes. Ses parois étaient des panneaux de verre séparés par des croisillons tout en courbes et en spirales, ornées de fleurs aquatiques du Nord : lys, jonquilles, nénuphars. Ainsi, on pouvait avoir une vue complète du quartier au fur et à mesure que l'on montait. Une clochette tinta. La porte se referma avec un clic, et la cabine s’éleva dans les airs en tressautant légèrement. Un orgue mécanique entonna une musique suave. Un diffuseur de parfum nous inonda de patchouli. On n'arrêtait pas le progrès.

 

La cabine dépassa les toits des vieux immeubles et nous nous retrouvâmes à contempler les rues bondées de monde en contrebas. La Voie des Vents avait été dégagé par les forces de l'ordre et un cordon de policiers nerveux s'étirait de part et d'autre de la chaussée. Des banderoles multicolores avaient été accrochées aux façades lézardées du style de l'Expansion Tardive qui bordaient cette partie de l'avenue. En plus des banderoles, leurs ors ternis et leurs bronzes verdis étaient recouverts d'une mosaïque d'affiches modernes vantant les mérites de sirops contre la toux, de détachants universels ou des candidats au poste de Consul. Une tour de quatorze étages au squelette d'acier sortait de terre un peu plus loin et projetait son ombre sur les vieux immeuble. Sur l'horizon de toits, émergeaient quelques grands échafaudages similaires. Bientôt, le paysage de la Vieille Ville allait changer à jamais. M'empressant d'oublier cette pensée nostalgique, je reportai mon intérêt en contrebas. Au coin de la rue du Prince Chacal et de la Voie des Vents, une banderole avec "Démocratie pour Yartège" était tendue entre deux perches. Des opposants politiques en exil. Voilà qui n'allait pas plaire à l'ambassadrice. Le Consul devait être dans ses petits souliers : on ne pouvait interdire une manifestation à Jarta et avec les élections, il était trop vulnérable aux critiques de tout bord pour risquer quelque grande manœuvre en sourdine.

 

Lorsque la cabine de l'ascenseur s'ouvrit sur la passerelle, nous découvrîmes qu’il y avait déjà pas mal de monde. Cependant vu le prix pour y accéder, on ne s'y bousculait pas comme en bas et nous parvînmes à nous trouver un coin près de la rambarde. Deux policiers patrouillaient l’endroit. Même sur ces hauteurs les affaires gardaient leurs droits : il y avait un marchand de glace, un autre de halva, un de petits pâtés et un vendeur de lait de coco glacé, sa fontaine sur le dos, faisait tinter ses gobelets. Il y avait aussi un crieur de journaux. Je lui achetai la dernière édition du Miroir de Jarta que Jihane m’arracha des mains. La visite de l’envoyée de l'Empereur-Soleil de Yartège, Asmodée XVII, occupait toute la première page.

 

— Pourquoi on l’appelle tantôt l’Ambassadrice Extraordinaire, tantôt la Septième Épouse Impériale, Maman ? demanda ma fille le nez dans le journal.

 

— Chez les Yartègiens, les épouses de l’Empereur lui servent aussi de ministres. La première est l’équivalent d'une Première Ministre, la deuxième de la Ministre des Finances, la troisième de la Ministre de l’Intérieur et ainsi de suite jusqu’à la Septième et la moins gradée qui est la Ministre des Affaires Etrangères. Cela te montre l’importance que ce pays prête aux relations avec les autres, d’ailleurs.

 

— Il y a sa photo !

 

Mon regard glissa sur le journal et j’eus un hoquet de surprise. Les membres de la famille impériale ne se montraient jamais au public. La population n’avait pas la moindre idée de ce à quoi pouvait ressembler leur empereur, ses épouses ou ses enfants, mais là, ils avaient du céder à la modernité, car en haut de la page s’étalait un splendide portrait en pied de la Septième Épouse, en tenue de cérémonie, les attributs de sa fonction, le jeu d'échec, l'épée et le sextant posés sur une table à ses coté.

 

— Elle est belle, s’extasia Jihane.

 

A son âge, il ne me serait jamais venu à l’esprit de qualifier une yartègienne de belle. Les yartègiens étaient un fléau, point. Mais je n’allais pas transmettre à mon enfant des considérations aussi mesquines. Après tout, peut-être étions-nous à l'aube d'une ère nouvelle où même ces individus deviendraient des gens civilisés ? Je me contentai de grommeler :

 

— Je suis sûre que le portrait est beaucoup plus flatteur que la réalité.

 

-— Pourquoi tu…

 

Elle fut interrompue par des roulements de tambour qui venaient du haut de la Voie des Vents. Eu contrebas, une rumeur parcourut la foule. La tête du défilé apparut à l’angle de la Place du Merlion. Tous les gens sur la passerelle se rapprochèrent des rambardes en discutant avec excitation :

 

— Tu crois qu’on va voir sa coiffure ? demanda une grosse dame à sa voisine. On dit qu’elle fait cinquante centimètres de haut !

 

— Elle ne pourrait pas tenir dans un carrosse, voyons !

 

— J’ai entendu dire qu’on lui avait préparée une autotracteuse spéciale…

 

Le reste de la discussion fut noyé dans le fracas des tambours et le beuglement des trompettes qui jouaient une marche yartègienne. Une trentaine de porte-étendards s'avancèrent, agitant un carnaval d'oriflammes. Ils étaient suivis par le chef de l'orchestre militaire faisant des moulinets audacieux avec son bâton, puis par les musiciens dans leur uniforme chamarré. Derrière, montés sur de superbes alezans caracolaient plusieurs dizaines de gardes de la Cité, leurs casques à cimiers aussi polis que les cuivres des musiciens. Après, cela devenait intéressant. Dix danseurs sacrés de Yartège avec leurs masques, ceints d’une peau de léopard, marchaient de leur pas lent, enchainant les figures complexes, afin d’attirer par leur danse la bénédiction des Dieux. Des tatouages aux incrustations argentées couraient sur leur peau et étincelaient au soleil. Si les yartègiens mesuraient en moyenne plus de deux mètres, les danseurs étaient spécialement choisis pour leur grande taille. Aussi avait-on l’impression d’assister à un ballet de géants. Jihane se pencha par-dessus la rambarde, les yeux ronds comme des soucoupes. Certains spectateurs brandirent des jumelles et des longues-vues.

 

Le défilé ralentit imperceptiblement, sous les « Oh ! » et les « Ah ! » de la foule puis reprit sa vitesse habituelle. Derrière les danseurs, s’avancèrent trois jaguars impériaux attachés à leurs gardiens par des chaînes dorées, tout membre de la famille impériale en possédant un nombre correspondant à son rang. Puis le héraut personnel de l'ambassadrice fit son apparition sous un dais porté par quatre serviteurs. Il tenait à bout de bras un échiquier d'ivoire et d'ébène avec toutes ses pièces posées dessus. Jihane tendit le doigt:

 

— Pourquoi il porte ça? L'ambassadrice est championne d'échecs?

 

— C'est un très ancien symbole de pouvoir. L'empereur et sa famille manipulent leurs sujets à leur guise, comme ils manipulaient les pièces du jeu. Et ils étaient censés battre leurs ennemis, comme ils défaisaient leurs adversaires aux échecs. À l'époque, ce jeu était réservé à la famille impériale.

 

Enfin, apparurent les six antiques carrosses tirés pour l’occasion du fond des écuries du palais consulaire. Malheureusement, ils étaient fermés, les rideaux tirés. La Septième Épouse et sa suite n’allaient pas s’abaisser à se laisser dévisager par la plèbe. Les bons citoyens de Jarta firent contre mauvaise fortune bon cœur et applaudirent à tout rompre.

 

— Ils sont extraordinaires ! cria Jihane par-dessus le vacarme.

 

Je ne pus qu'acquiescer. C'étaient les maitres. De la magie, de la technologie et de la mise en scène.

 

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