La Magie pour débutants

Après le Steampunk, j'ai voulu changer un peu et je suis partie dans un roman YA d'urban fantasy. L'un des trucs qui m'a frappée dans le genre, c'est le début, avec le nombre d'héroïnes/héros de la petite bourgeoisie moderne qui traînent leur spleen et se sentent différents. Même Harry Potter n'habitait pas un HLM! Or, j'ai toujours pensé que l'argent était un sujet sous-utilisé dans les romans, à fortiori dans l'imaginaire. Il ne sert que de motivateur grossier, alors que quelques grands auteurs comme Balzac ou Zola l'ont largement traité.

 

Donc, pourquoi pas une héroïne qui habite une cité et qui, en plus d'avoir affaire à des sorciers et vampires de tout poil doit gérer les fins de mois difficiles et un entourage pas vraiment simple? 

 

C'est comme ça que j'ai imaginé La Magie pour débutants.

 

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Pitch:

 

Camille, une ado surdouée, vivote dans une cité entre une mère alcoolique et un frère dealer de drogue. Ce dernier la plonge dans une guerre des gangs sanglante. Au même moment, elle fait une découverte étrange dans un terrain vague. Des bibliothèques feutrées d'Oxford à une île désolée au large de l'Écosse, cette dernière va l'entraîner dans un périple aussi incroyable que dangereux...

 

 

 

 

Chapitre 1

 

Il y a des chamanes qui vous racontent qu'ils se sont sentis différents dès l'adolescence. Moi aussi, mais pour une raison banale : j'étais grosse et pleine de boutons. D’autres ont eu, très jeunes, une prémonition de leur problème. Moi aussi j'en avais, des problèmes : pas de fric, pas d'avenir, une mère chômeuse alcoolique qui me traitait comme sa bonne et un frère dealer qui me prenait pour un punching-ball. Mais les vrais ennuis commencèrent en ce samedi d'août, peu de temps après mon seizième anniversaire. Je rentrais chez moi chargée de sacs de courses, sous la pluie. On avait eu un été pourri à Maubeuge cette année-là. Je venais d'avoir mon bac avec deux ans d’avance et je m’ennuyais comme un rat mort. Depuis aussi longtemps que je pouvais m'en souvenir, j'avais toujours été dévorée de curiosité pour tout. Quelle taille avait l'œuf d'un colibri ? Qu'est-ce que les Égyptiens prenaient au petit-déjeuner ? Pouvait-on faire pousser des oranges bleues ? Malheureusement, ce n'était pas ma petite bibliothèque de quartier, pleine de bestsellers et de livres de cuisine qui allait me donner la réponse. Même Internet devenait un peu juste.

Après être passée par la pharmacie prendre les médocs de ma maman, je traversai la rue jusqu'au bureau de tabac pour acheter ses clopes. Je me pris aussi deux barres de Mars et aperçus un carton de Harlequins en solde. J’en choisis un pour moi. D'après la description, au dos, il racontait l'histoire d'une institutrice kidnappée par le chef d’une bande de motards. La queue à la caisse traînait en longueur et j’entamai mon roman en attendant mon tour. La boutique, ses magazines et ses présentoirs de Loto s’évanouirent dans le néant. J’étais face à un mec splendide sur une moto noire dans une rue sombre. Il me fit un sourire empli de mystère…

La sonnerie de mon vieux téléphone me ramena à la réalité.

— Allô ?

La voix gorgée de tabac de Stéphane, le président de notre petite association d'archéologues amateurs, vibra à mon oreille :

— Salut, Camille. On a reçu toutes les autorisations pour la crypte Saint Paul.

Le nom me disait vaguement quelque chose. Nous avions soumis plusieurs projets de fouilles à la Mairie, mais c'était plus de six mois auparavant.

— C'est quoi, déjà ?

— Tu sais, la crypte romane dans l’ancienne usine Chassoin.

L’endroit ne souleva pas mon enthousiasme.

— Ah ouais, je me rappelle.

— Il y a même un gars qui serait prêt à nous filer un peu de thune pour le matos. Un mécénat local ou un truc comme ça. On verra demain. Rendez-vous à l'arrêt de bus, rue Chassoin à neuf heures.

Je raccrochai, un peu mal à l’aise. Depuis sa fermeture, dans les années 80, l'usine, construite sur le site de l’ancienne Abbaye d’Avesne, était à l'abandon : l’une de ces friches industrielles qui parsemaient les paysages du Nord. Les rares fois où j'étais passée à proximité, l'endroit m'avait donné la chair de poule. Enfant, je croyais qu’un fantôme hantait le terrain vague qui l’entourait. J’y avais éprouvé une sensation indéfinissable, à mi-chemin entre l’ouïe et le toucher, comme lorsque l’on entend le vent siffler à ses oreilles et glisser dessus en même temps. Des excès de mon imagination de gosse, me dis-je. Maintenant, j'étais grande et j'allais enfin avoir quelque chose d'intéressant à faire.

J'aurais voulu devenir historienne. L’Histoire, flamboyante, épique, romantique, magique… Les Égyptiens, les Celtes et les Vikings étaient quand même plus classe que ma cité HLM, non ? Mais pour ma mère, il n'en était pas question. Des études pour quoi faire ? J'étais pas assez snob déjà, à traîner à la bibliothèque et lire des trucs que personne ne comprenait ? Au lieu de vivre chez elle comme à l'hôtel, j'allai enfin me rendre utile en rapportant du fric. Elle me dénicha un job de femme à tout faire chez une mamie grippe-sou. La vieille me payait au black un demi-SMIC par mois, mais je n’en voyais même pas la couleur, car elle filait directement l'argent à ma mère. Les deux choses qui m'avaient empêchée de devenir dingue étaient un forum de passionnés d'histoire sur Internet et cette petite association à laquelle j'avais adhéré l'année précédente.

Je payai et ressortis du bureau de tabac pour prendre le chemin de mon immeuble. Un morceau de rap s'échappait d'une fenêtre, le même depuis trois jours. Le voisin du cinquième promenait son rottweiler. En traversant l'aire de jeux à la balançoire grinçante, j'entendis :

— Un but de ouf ! Et j'ai gagné cinquante balles !

Une voix chaude, rieuse qui me retournait les tripes. Je ralentis juste un peu et jetai discrètement un coup d'œil sur ma gauche. Ethan. Il était beau… Je n'avais pas de mots pour l'exprimer. Avec sa silhouette musclée, ses tatouages celtiques, ses yeux bleus et la mèche noire qui lui barrait le front, il ressemblait trop aux bad boys de mes romances. La mâle cent pour cent alpha, avec du charisme et de l’humour à revendre... Mon frère bossait pour lui et c’était son idole. Toutes les nanas du quartier en étaient dingues.

— T'as toujours eu la baraka, Ethan ! répliqua Sami.

— C'est pas la baraka, c'est du flair ! Le foot, je m’y connais.

Il sauta du muret qui entourait le parking avec la grâce d’un danseur et rejoignit sa moto avec un sourire d'ange déchu. Ah, si j’avais pu perdre vingt kilos d’un coup de baguette magique, j’aurais peut-être osé lui parler ! Je soupirai et poussai la porte de notre immeuble. L'entrée sentait le moisi et l'urine, comme d'hab'. J'entrepris de monter jusqu'à notre appartement, au quatrième étage. L'ascenseur était en panne depuis trois mois. J’évitai de poser le pied sur le chewing-gum tout frais du deuxième et la flaque de bière du troisième. La, mon frère Jacky, démarrait sa journée de travail assis sur la première marche de l’escalier. Il m’interpella, le nez sur son smartphone :

— T’as ma bouffe ?

Je laissai hâtivement tomber les sacs sur le sol pour attraper son casse-croûte au fond de l’un d’entre eux. L’une des canettes de bière s’en échappa et alla rouler dans un coin. Finalement je lui tendis son sandwich et fis immédiatement un pas en arrière.

— Putain, je t’avais demandé jambon-fromage ! T’es conne ou quoi ?

— Il n’y en avait plus, je te jure !

— Ouais, parce que t’es encore arrivée à la bourre ! T’as trainé à la bibliothèque, feignasse !

Il se leva d’un bond et m’en aurait surement collé une, si son téléphone ne s’était pas mis à sonner. Un éclair d’excitation traversa son visage quand il vit le numéro et il me fit signe de dégager. Je ramassai mes sacs et filai sans demander mon reste.

L’instant suivant, j'ouvris, suante et soufflante, la porte de notre appartement. Maman était à sa place habituelle, devant la télé, une canette de bière à portée de la main. Je saisis la fin des infos régionales sur le supposé monstre marin entraperçu deux jours auparavant au large de Boulogne sur Mer. Décidément, même les émissions sérieuses viraient au piège à cons.

— Cam', t'as mes clopes ?

— Oui, M'man.

— Ouf ! J'en n'ai plus qu'une et le feuilleton va commencer !

Je trainai les sacs de courses jusqu'à la cuisine et entrepris de ranger les provisions. La petite pièce aurait convenu à une fille de taille mannequin, mais pas à moi. J’accrochai le bol de café vide qui traînait sur la table depuis le matin et il alla s’écraser en morceaux sur le sol. Je me figeai, terrifiée. Mais rien ne se passa. Je risquai un regard dans le séjour : plongée dans la contemplation de l’écran, ma génitrice n’avait rien entendu. Je m’empressai de ramasser les morceaux et les planquer au fond de la poubelle sous des emballages. J'étais une maladroite chronique et ma mère me le reprochait régulièrement. De toute façon, pour elle, j’étais un boulet : le résultat d'un accident de contraception à une époque où elle était trop bourrée pour réaliser à temps qu'elle était enceinte et obtenir une IVG. Pressée par les sages-femmes de me donner un nom, elle m'avait baptisée Camilla, car elle s'était prise d’intérêt pour Camilla Parker-Bowles dont elle suivait les exploits mondains dans Gala. Moi, je me faisais appeler Camille. C'était tout de même un peu plus classe. Dès que j'avais commencé à comprendre ma situation, je m’étais résignée à justifier quotidiennement mon existence. J’avais été la gamine la plus sage, la plus obéissante, la plus serviable du quartier. Je rangeais ma chambre, mangeais de tout et ne faisais jamais de caprice. Adolescente, j’étais la fille idéale, sans l’ombre d’une saute d’humeur. J'étais prête à tout pour un sourire de ma maman.

Une fois les courses rangées, je remplis la gamelle de Patapouf, mon vieux chat et m'installai devant l'ordi, un coucou antédiluvien qui moulina péniblement pour démarrer. Je poussai un soupir de satisfaction : j’attendais ce moment depuis le matin. Avec mes goûts pour les sujets abscons, je n’avais pas vraiment d’amies. Heureusement, les forums internet me procuraient un semblant de vie sociale. Cachée derrière mon écran, je devenais une autre, ou peut-être moi-même et papotais jusqu’à tard dans la nuit sur la fabrication du pain chez les Celtes ou l’économie byzantine. Et en plus, on m’y prenait au sérieux.

J'effaçai de mon esprit les répliques du jeu débile qui me parvenaient de la télé et me mis sur Historiae.net, mon site favori. Parmi les nouveaux posts, l'un attira mon attention :

La bibliothèque de l'Ashmolean Museum, Oxford, Royaume-Uni, recherche un(e) aide-bibliothécaire à mi-temps. Horaires flexibles. Doit avoir des notions de latin et de grec ancien. Ce poste conviendrait à un(e) étudiant(e) en histoire ou en littérature classique. Pour faire acte de candidature, veuillez suivre ce lien...

Je fermais les yeux. LE job de mes fantasmes. J'allais sur le site du musée. Les rues au cadre suranné qui l'entouraient semblaient sorties tout droit d’Harry Potter. Cette vénérable institution abritait le plus vieux musée public du monde, fondé en 1683. Un instant, je me vis étudiante en histoire à Oxford avec un mi-temps à l'Ashmolean. L'atmosphère feutrée, les vieilles boiseries, l'odeur du papier, les volumes de cuir... et moi, orientant à mi-voix des chercheurs sérieux et néanmoins sexy... Sur une impulsion, je suivis le lien. Je pouvais bien rêver, non ? Pendant quinze minutes, je m'imaginai que je postulais pour le job. Je rédigeai mon CV et ma lettre de motivation en les rendant un peu plus classe qu'ils ne l'étaient : je me choisis le lycée le plus prestigieux de Lille, au lieu du mien. Je m’inventai une fausse adresse dans un quartier chic. Ensuite, il y avait des tests. Des QCM d'histoire que je fis facilement, puis une version de grec et un autre de latin qui me donna plus de mal, car je devais les traduire non pas en français, mais dans la langue de Shakespeare. Je les rédigeai en deux heures et tapai "envoi". J'allais retourner sur le forum quand la porte d'entrée claqua.

— Hé Cam’, lança Jacky. Dégage. Faut que je voie mes commandes.

Je me levai en vitesse et me réfugiai dans ma chambre. Je caressai Patapouf, étendu en travers de mon lit comme un jeté orange. Il entrouvrit à peine les paupières. Manger, dormir. Aucun souci. La vie de rêve. Qu’est-ce que j’aurais voulu être comme lui…

Une dizaine de minutes plus tard, mon frère ramassa son sac et s’en fut vendre ses joints. J’en profitai pour retourner à l’ordi et annoncer fièrement sur le forum d'Historiae.net que j'entreprenais des fouilles comme une vraie archéologue à la crypte Saint Christophe.

— Félicitation ! Où est-ce ? s’enquit poliment NightKissed, un universitaire anglais.

— À Maubeuge, répondis-je.

Oui, je sais : il ne faut pas parler à tort et à travers sur internet. Mais j’avais seize ans, j’étais paumée et comment pouvais-je imaginer où ça allait m’entraîner ?

— Et alors, t’espères dénicher un trésor caché ? commenta TokoLosh, un jeune britannique, archéologue amateur, comme moi.

— Trésor, ce serait trop !

— Pourquoi pas, observa NightKissed, pas plus tard que la semaine dernière, on a trouvé un reliquaire enterré sous un autel à la Révolution, chez vous, en France… Mais je ne vois aucune mention de cette crypte sur Google.

— Personne ne s’y est intéressé, répliquai-je.

Dans ma naïveté, je ne voulais surtout pas être prise pour une menteuse. Aussi, je précisai :

— Il y a trois ans, une espèce d'aventurier qui aimait explorer les friches industrielles était en train de photographier l’usine abandonnée, à côté. Elle était construite sur les ruines d’une abbaye médiévale. Il a traversé le sol et est tombé dedans. C’était dans le journal. Après, la Mairie a regardé dans ses archives et a trouvé qu’il s’agissait des restes d’une église romane qui datait d’avant l’abbaye.  

— Il y aurait pas là-bas des objets aux pouvoirs mystiques ramenés par des Jésuites ? demanda LuCifère, un mec qui tenait une librairie spécialisée dans l'ésotérisme à Paris.

— Quels objets ?releva VieilleFrance, un antiquaire hâbleur.

— …Ou une espèce de laboratoire, je ne sais plus... Attends, je crois que j’ai un bouquin dessus.

— Encore ? T’en vois partout, de l’occulte ! Lol ! protesta une prof d’archéologie italienne.

— C'est très sérieux, le paranormal !

— C’est ça ! Il y a un mois, tu nous as cassé les oreilles avec des histoires de chamanes possédés par des esprits, il y a trois mois, c’étaient des moines vampires et à Noël, des sorcières qui tiennent des officines secrètes. Je me demande que fait la modération !

— Mais la magie existe ! Il y a même une unité du CNRS qui vient de s'ouvrir. Ils m'ont commandé des bouquins pas plus tard que la semaine dernière...

— Ça, ça ne me surprend pas, répliqua VieilleFrance. On claque le fric du contribuable à tort et à travers...

Une longue série de commentaires sur les dépenses publiques ridicules, excessives ou même suspectes s’en suivit, exemples à l’appui, à laquelle je n’avais pas la moindre envie de participer. C’est alors qu’une fenêtre de chat privée s’ouvrit dans un coin de l’écran et TokoLosh demanda :

— On peut vraiment trouver des reliquaires dans cette chapelle ?

— Je sais pas trop. La mairie n’avait pas grand-chose dessus.

— N'empêche que si tu tombes sur un truc sympa, ça te ferait du fric sur EBay.

C’était bien TokoLosh, ça. Son pseudo disait tout : les tokoloshes étaient des petits lutins des contes d'Afrique du Sud. Comme eux, il ne semblait pas trop s'embarrasser de règles. En Angleterre, il y avait peu de paperasse et peu de contrôles pour les chercheurs des trésors. Des tas de gens passaient leurs week-ends à parcourir la campagne munis de détecteurs à métaux. Une fois, il avait fièrement exhibé des photos de piécettes romaines qu’il avait trouvées et revendues à des collectionneurs. Il m'avait expliqué que ça lui permettait d'arrondir ses maigres fins de mois. On semblait être sur la même longueur d'onde tous les deux. Il était un peu plus âgé que moi, pour ce qu'il m'en avait dit et sa curiosité pour les sujets les plus divers égalait la mienne. Orphelin, il avait passé une partie de son enfance à Soweto, avant d'être recueilli par un grand-père anglais qu'il détestait. Il avait été très heureux de partir dès qu'il avait atteint sa majorité et trouvé un semblant de job : un apprentissage chez une restauratrice de meubles au pays de Sa Très-Gracieuse Majesté. Une famille pourrie, ça nous faisait déjà ça en commun. Moi, je me demandais si j'aurais le courage de quitter la mienne à dix-huit ans. Je n'avais jamais rien connu d'autre et je ne supportais pas l’idée de me retrouver seule.

Pas possible. On est une asso. On travaille pour la Mairie. Je peux pas chourer un objet comme ça…

Mais c’est pas, comment dire… Prioritaire, non ? Je ne pense pas qu’un petit reliquaire leur manquera tant que ça. Mais toi, dans deux ans tu pourras légalement faire ce que tu veux. Tu devrais être en train de mettre du fric de côté.

On en avait discuté plusieurs fois, mais j’étais incapable d’imaginer l’avenir. Incapable de me projeter hors de mon cocon pourri. Je pouvais rêver à des aventures incroyables, mais je n’envisageai pas une minute de les vivre. Je rêvais même encore parfois qu’un jour ma mère allait m’aimer. Nous sommes souvent nos pires ennemis.

Sérieux, je te l'ai déjà dit, reprit TokoLosh. Tien, si t’avais du fric et que t’étais majeure, là, tout de suite, qu’est-ce que tu ferais ?

— Facile ! Il y a une petite annonce pour une aide-bibliothécaire à l’Ashmolean Museum ! Je prendrais le job et m’inscrirais… disons en fac d’histoire !

— Et après la fac, tu ferais quoi ?

— Archéologue ! J’étudierais les Celtes… ou alors, les Grandes Invasions…

— Voilà ! Il y a une fac d’histoire à Lille, par exemple ?

— J’ai pas un rond !

— Des bourses ?

— Heu… Je sais pas.

— Il faudrait y penser maintenant. Et puis, t’es sûre qu’il y a pas des petits boulots que tu pourrais faire en douce ?

— J’ai pas le temps entre la vieille chez qui je bosse et m’occuper de la maison.

C’était une piètre excuse. Si j’avais été moins cruche, j’aurais pu me trouver quelques ménages ou du babysitting au black. Mais ça demandait d’aller parler aux gens, avoir un minimum de charme et j’étais trop timide.

— De toute façon, ma mère finira par le savoir et m’engueulera. En tout cas, elle me prendra le fric, conclus-je.

— T’as qu’à lui dire que tu vas faire des fouilles à ta crypte.

— Bon, bon, je vais y penser.

— Cam’ ?

L’appel filtra à la lisière de ma conscience.

— Cam’, répéta ma mère, quand est-ce qu’on bouffe ?

Je jetai un regard à ma montre : il était presque l’heure du dîner, je n’avais pas vu le temps passer.

— Je te laisse. Je dois préparer à manger, tapai-je à la hâte.

Tout haut, je répondis :

— Dans vingt minutes !

— T’étais encore scotchée devant ton écran !

— Désolée, M’man ! fis-je d’une voix résignée.

— Si tu me refais ça, tu seras privée d’ordi ! Ça sait la distance jusqu’à Mars, des langues que personne ne parle, mais c’est pas fichu de faire à bouffer à l’heure ! T’es nulle ! Putain, ton père, ça ne pouvait être que ce connard de Phil !

En fait, j’ignorais l’identité de mon géniteur. Parmi les innombrables amants que Maman avait eus au temps de ma conception, elle aurait été incapable de dire lequel c'était. De plus, je lui ressemblais si peu que je m’étais même demandé si on ne m’avait pas échangée à la maternité. Enfant, je m’imaginais parfois que mes vrais parents étaient un couple d’archéologues très gentils qui finiraient par venir me chercher. Mais à seize ans, j’étais trop vieille pour y croire.

Comme d’habitude, je changeai de sujet :

— Qu’est-ce que tu veux ? Des pâtes au jambon ? Il y a une pizza au fromage aussi…

— Pizza ! Et la crame pas comme l’autre fois !

Je réchauffai la pizza congelée et apportai sa part à Maman, devant la télé, puis j’allai manger la mienne sur mon lit, en lisant mon Harlequin. Lorsque je revins jeter un coup d'œil à l'ordi, je trouvais un autre post de LuCifère :

— D'après "Missions jésuites en Orient" : "... Le Père Paul de Virogue fit partie de l'un des groupes de jésuites envoyés en Chine à la fin du XVII siècle. Professant une grande dévotion envers Saint Paul de Tarse, l'un des Pères de l'Église, il espérait convertir les asiatiques comme ce dernier avait converti les non-juifs au Christianisme. Au cours de son voyage, il visita le Moyen-Orient et amassa une importante collection de reliques. Il fut expulsé de Chine avec les autres missionnaires en 1721. A son retour en France, il se retira à l'Abbaye d'Avesne à Maubeuge, accompagné de deux moines chinois qu'il avait convertis. Féru d'alchimie et d'occultisme, il ramena également de nombreux artéfacts chinois et passa le reste de sa vie à spéculer sur la Pierre Philosophale. Après sa mort, le laboratoire qu'il avait installé dans l'abbaye fut visité par de nombreux scientifiques des Lumières comme Isaac Newton, mais aussi Cagliostro. Ses instruments et ses livres disparurent à la Révolution, mais la légende veut qu'ils aient été cachés par les moines."

Un laboratoire. Quelques fioles. Rien de bien excitant. Pas de trésor caché. Mais je n’étais qu’une archéologue amatrice et débutante. Il fallait bien commencer quelque part, me dis-je en me glissant sous la couette.

 

 

Chapitre 2

 

Je fus réveillée à cinq heures du mat' par des bruits de voix. Ma mère ronflait dans sa chambre. Jacky venait de rentrer et discutait avec Sami, son copain depuis le collège. Leur ton semblait à la fois excité et effrayé. Je tendis l'oreille dans un demi-sommeil :

— Tu crois que ça va marcher ?

— Ouais, mec, on va être riches ! Fini les deals de minable.

— Mais la coke, c'est autre chose, tu te rappelles comment Marc s'est fait pécho ?

— Ouais, mais tu gagnes pas de thune si tu prends pas de risques. On va être des pros...

— Et Walid, il en pense quoi ?

Là, je me réveillai complètement. Walid s'occupait de la coke sur Maubeuge. Ses gars, c'étaient de vrais durs, des qui ne faisaient pas semblant, comme mon frère. Ils avaient des flingues. Walid, il avait déjà fait de la taule.

— Il sait pas, bien sûr, déclara Jacky d'un ton faussement dégagé.

— Moi, je crois qu'il se doute de quelque chose. L'autre fois, il est venu me voir et il m'a dit "Sami, t'es un malin, alors tu restes au chaud et tu fais pas de conneries. Tu laisses les grands jouer entre eux."

— T'inquiète. Ethan, il est plus malin que Walid. Il a un plan. On a déjà le matos, regarde !

Il y eut une courte pause et j'entendis :

— Putain, un flingue !

— Chut !

— Et... Tu sais t'en servir ?

— Ouais, il m'a montré. C'est pas dur.

Je restai dans mon lit sans bouger, respirant à peine, tandis que mon frangin se déshabillait et se mettait au lit après le départ de Sami. Ainsi, Ethan allait vendre de la coke, entrer en concurrence avec Walid et embarquer Jacky avec lui. En plus, il avait prévu que ça allait se passer mal, puisqu'il avait déjà des armes. J’aurais dû être contente pour eux. L’homme de mes rêves allait devenir un big boss et Jacky gagner de la vraie thune. Mais, quelque chose me dérangeait. La vie allait aussi devenir plus compliquée. Walid ne se laisserait pas faire comme ça. Cependant, je n’envisageai pas d'agir. De toute façon, si j’en avais parlé à mon frère, il m’aurait simplement collé une baffe. Maman, elle, me traitait déjà de menteuse dès que je lui disais un truc qui ne lui plaisait pas. Quant aux flics, l’idée de les appeler ne m’effleura même pas. Pour moi, c'étaient des aliens. Ils auraient coffré Jacky, ses copains m’auraient massacrée, ma mère ne m’aurait plus jamais regardée et Ethan m’aurait méprisée. Mais c'était un garçon intelligent, tentai-je de me rassurer. Jacky non plus, n'était pas totalement idiot. Ils avaient certainement pesé les risques et prévu des solutions.

Je retournai le problème dans ma tête sans succès. Finalement, mon réveil sonna et je sortis du lit. Ma mère ne se lèverait pas avant neuf heures et Jacky, pas avant midi. J'allai chercher le pain, mis la table du petit-déj', les croquettes de Patapouf et démarrai la machine à laver, puis fis un petit coup de ménage. Enfin, je descendis à la station de bus, sous un ciel brouillé. Au passage, je pris un sandwich, une barre de Mars, une canette de coca et des chips, ma contribution au repas commun de midi. En faisant la queue au comptoir de la supérette, mes yeux tombèrent sur la première page du Monde que tenait une vieille dame un peu prétentieuse devant moi :

Poursuite des massacres au Rwanda

Une centaine de personnes accusées de sorcellerie dont plusieurs enfants ont été brulés vifs hier à Kigali. Des milliers de réfugiés ont franchi la frontière de l'Ouganda depuis le début de la "Chasse aux Sorcières" prêchée par l'Église Mystique du Progrès…

— Vous avez vu ? Ils croient aux sorcières de nos jours ! grogna-t-elle en posant le journal sur le comptoir. Je vous le dis, moi : le monde est en train de faire marche arrière !

— Et oui, bientôt, ce sera messe obligatoire tous les dimanches, renchérit la caissière.

J'y fis à peine attention. Le Rwanda, c'était un point sur la carte pour moi. Les gens qui s'y faisaient massacrer, une notion abstraite. J'avais tort.

Une demi-heure et une barre de Mars plus tard, je descendais au terminus. Une Mercedes noire, aussi polie qu’un miroir se garait derrière la vieille Clio de Gérard, une vingtaine de mètres plus loin. Assis sur le banc de l'abribus, se trouvaient les autres membres de notre petite association : Stéphane, un employé aux archives de la Mairie, Catherine et Léa, deux instits, Sylvie une comptable et Gérard, un ouvrier du bâtiment à la retraite, sa boîte à outils à la main. De la Mercedes sortit un type à la cinquantaine élégante, les cheveux coupés très courts. Il vint vers nous avec un grand sourire. Stéphane lui lança un regard perplexe, mais se contenta d’articuler :

— Je vous présente Monsieur Lenoir. Il est antiquaire à Lille et veut sponsoriser l'achat d'une partie du matériel.

Nous nous fendîmes tous d'un "Bonjour !".

— Avez-vous trouvé facilement ? demanda poliment Catherine.

— Oh, avec le GPS, on se débrouille toujours, fit l'antiquaire. J'espérais simplement qu'il n'allait pas m'emmener par les endroits les plus mal famés de la ville, comme la Cité des Hirondelles.

Je tiquai intérieurement : j'habitais là, après tout.

— ... Tous ces étrangers sinistres en survêtement sur les trottoirs, continua-il, j'ai cru que j'allais faire un infarctus chaque fois que je m'arrêtais au feu rouge !

Il y eut un silence gêné, mais personne ne fit de commentaire.

— En tout cas, ça fait plaisir de rencontrer de vrais Français qui s'intéressent encore à leur patrimoine ! conclut-il.

Ce n'était peut-être pas le moment de lui parler de mon grand-père gitan.

— Vous comptez récupérer les merveilleux trésors qu'on va trouver ? s'enquit Gérard d'un ton badin.

— Qui sait ? Avec l'accord de la Mairie, bien sûr. Vous savez, de plus en plus de découvertes sont faites par des amateurs. Les professionnels sont trop chers et parcourir la campagne avec un détecteur de métaux est devenu à la mode. Alors je me suis dit que les associations et autres enthousiastes étaient peut-être une nouvelle source d'approvisionnement pour moi ! C'est un système qui arrange tout le monde, non ? La commune fait fouiller son sous-sol sans avoir à payer des experts, vous, vous obtenez du matériel et du plaisir et moi, j'y gagne peut-être quelques marchandises !

— On est loin d'être sûr de trouver quoi que ce soit ! protesta Sylvie.

— C'est le risque de l'aventure. Ne vous imaginez pas que je cherche des œuvres d’art : quelques carreaux de faïence, des marteaux de porte, même des boutons, me conviendraient tout à fait !

— Dans une abbaye ? J’en doute ! Les moines avaient plutôt des objets de culte…

Gérard haussa les épaules :

— De toute façon, les bâtiments ont été vidés à la Révolution, puis réduits en miette lors des guerres qui ont suivi. Les seuls trucs qu’on peut y trouver, c’est des sculptures romanes ou des canettes de coca !

— Allez, on y va ! coupa Stéphane. Il est déjà tard et on a du pain sur la planche ! Faites gaffe où vous posez les pieds !

Il fit demi-tour et remonta la rue vers l'usine, un bâtiment massif de briques rouges, étouffé de lierre, de ronces et de liserons, qui se profilait sur le gris du ciel, derrière un vaste champ d'herbes folles. Une palissade en partie effondrée entourait le site. La mairie avait ajouté un grillage pour fermer les trous, mais les mailles avaient cédé aux outrages du temps ou aux sécateurs de visiteurs indélicats : des pans entiers rouillaient sur le sol.

Stéphane enjamba l'un d’eux et s'engagea dans la mer végétale qui lui arrivait aux hanches. Il avait carrément amené une machette pour se tailler un chemin. Sans doute, prenait-il plaisir à s'imaginer en Indiana Jones du Nord. Nous lui emboitâmes le pas. Des ronces s'accrochèrent à mon jean. Du verre brisé crissa sous mes baskets et je levai haut les pieds pour ne pas buter sur quelque chose.

Cependant, au fur et à mesure de notre progression, je retrouvai ce sentiment de malaise que j'éprouvais jadis. Une impression indéfinissable de pulsation et d’écoulement. Sans doute le contrecoup de la conversation que j'avais entendu ce matin, me dis-je. Je devais somatiser un peu. Ou l’effet des vapeurs de quelque substance chimique répandue sur le sol et à laquelle j'étais inhabituellement sensible. Le silence relatif qui régnait sur le terrain vague était également très différent des bruits de voitures et de télé autour de chez moi. Mais j'avais envie de profiter de ma journée, aussi fis-je de mon mieux pour oublier ces sensations.

Nous arrivâmes au pied du premier entrepôt couvert de lierre. Les portes et les fenêtres avaient été barricadées avec des planches, mais une partie du mur et du toit de tôles s'était effondré. Un chat nous surveillait du haut d’une poutre pourrie. Une canette de bière récente luisait sous un buisson. Encore ces touristes qui cherchaient des sensations fortes en explorant des endroits abandonnés. Nous aussi, au fond, mais nous allions le faire dans les règles.

— Attention où vous marchez ! répéta Stéphane.

Nous contournâmes le bâtiment. Derrière, s'étendait une zone que la végétation avait relativement épargnée, peut-être à cause de la quantité de débris et produits chimiques divers qui avaient été répandus là. Quelques pierres qui dépassaient encore du sol, entre des plantes souffreteuses, permettaient de deviner les contours de l’un des murs de l’abbaye. À côté, sous un buisson anémique, s’ouvrait un trou large de près d’un mètre, recouvert par des planches et une bâche que nous écartâmes. Une odeur de moisi et d'humidité monta à mes narines. Stéphane braqua sa lampe-torche, éclairant un escalier de pierre raide et étroit, puis une pièce d'environ sept mètres sur cinq, jonchée de débris. Le plafond voûté était soutenu par des colonnes au chapiteau grossièrement sculpté de fleurs d'où pendaient de vieilles toiles d'araignées. Au fond, on entrevoyait un autel. Deux pierres tombales, sans doute les sépultures des fondateurs de l'abbaye, se trouvaient devant. Stéphane se gratta la tête.

— Je vais descendre faire une reconnaissance.

Pas de problème. Moi, je préférais rester le plus loin possible de ce trou. Les sensations bizarres ne faisaient qu’empirer. En plus je devais être claustrophobe. Mauvais pour une archéologue. Lui, plongea, en vrai émule d'Indiana Jones et entreprit de faire le tour de la pièce, éclairant des bas-reliefs qui représentaient des scènes bibliques. Je reconnus Saint Paul agenouillé devant le Christ sur le chemin de Damas et les quatre évangélistes.

— Super, des sculptures ! Et regardez, là !

Il pointa vers les contours d'une sorte d'arche qui transparaissait au milieu du mur du fond. Il alla la tapoter en écoutant attentivement.

— C'est une porte murée !

— Waouh ! s'écria Gérard.

Et, plein d’enthousiasme, il saisit un marteau et s'engagea dans le petit escalier à son tour. Dans sa précipitation, il glissa et finit sa descente les quatre fers en l'air. Léa poussa un cri et se rua à sa suite. Stéphane les rejoignit.

— Ça va ? demanda-t-il.

— Ouais, ouais..., grogna Gérard, en se remettant debout avec l'aide de l’enseignante. J'ai bêtement glissé...

Cela ne tempéra pas son enthousiasme. Il tira sa propre lampe-torche et s'approcha du mur, la jeune femme sur les talons. Il le tapota à son tour.

— Ouais, c'est bien une porte murée. À la va-vite, on dirait.

Soudain, Monsieur Lenoir passa devant moi et vint s'accroupir au bord du trou, serrant son smartphone dans sa main, le cou tendu comme un chien de chasse ayant flairé un lièvre :

— Plusieurs moines furent accusés d'avoir dissimulé des objets de valeur et guillotinés à la Révolution.

— Alors, c'est bien ça que vous cherchez ? fit le retraité d'un ton goguenard. Quelques ciboires en argent ?

— On peut toujours rêver !

Stéphane et Gérard entreprirent de taper au marteau sur la zone murée, dans l’espoir de faire tomber les pierres. L'antiquaire se mit à mitrailler la crypte de photos. Quant à moi, l'excitation avait presque eu raison de mon malaise : un vrai trésor ! Jusqu'ici, notre jeune association n'avait retrouvé que du matériel agricole vieux d'un siècle et des objets ayant appartenu à des poilus de la Première Guerre Mondiale. Mais des trucs d'avant la Révolution, ce serait du gros poisson. De quoi être pris au sérieux. Catherine, Sylvie et moi nous nous rapprochâmes.

— Ce mortier est vraiment pourri... grommela Stéphane.

L'instant suivant, plusieurs pierres se décrochaient pour lui tomber dessus, libérant une petite ouverture. Les deux hommes reculèrent précipitamment, heurtant Léa.

— On va arrêter là, trancha Gérard. C'est trop dangereux, on va peut-être se prendre tout le mur et une partie du plafond sur la tronche. Il faut étayer et démonter petit à petit. Il n’y a plus qu’à revenir le week-end prochain avec du matos.

— Qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté ? demanda l'antiquaire d'une voix qui semblait trembler un peu.

— Z'avez qu'à descendre voir.

Monsieur Lenoir ne répondit pas. Nous replaçâmes la bâche sur le trou et rejoignîmes l'arrêt de bus, alors que quelques gouttes commençaient à tomber. Les trois hommes discutaient du matériel à amener. L’antiquaire semblait prêt à couvrir toutes les dépenses et s'engouffra dans sa Mercedes avec une longue liste d'outils.

— Vous croyez qu'il s'attend sérieusement à trouver des trucs de valeur ? demanda Catherine lorsque la voiture disparut au coin de la rue déserte.

Stéphane se gratta le menton :

— Je comprends pas. Il m’avait dit hier qu’il n’a accepté de nous aider un peu que parce que le Maire est un copain. Il ne comptait même pas venir ce matin. Et le voilà excité comme une puce et prêt à tout payer !

— Peut-être qu’il pense vraiment à mettre la main sur un reliquaire ?

— J'ai pas envie de bosser gratos pour ce richard ! protesta Léa. On va faire tout le boulot et ce qu’on découvrira va finir dans sa boutique !

— On ne le laissera pas prendre quoi que ce soit. Tout doit être catalogué et photographié puis remis à la Mairie.

— Tu parles, il est copain avec le Maire !

Les vannes du ciel s'ouvrirent. Les nids de poule se remplirent d'eau en un clin d'œil et des ruisseaux sillonnèrent l'asphalte. Un éclair zébra les nuages. Le bus s'arrêta devant notre abri. Nous grimpâmes avec soulagement à l'intérieur et restâmes silencieux un bon quart d'heure, plongés dans des pensées moroses. J'avais faim. J'ouvris le paquet de chips et le fis passer à la ronde. Comme d'habitude, je n'avais quasiment rien dit de la journée. Pas étonnant qu'on me prenne pour une demeurée.

— Et si ce mec va revenir dans la semaine, casser le mur et tout emporter ? demanda soudain Sylvie.

Gérard eut un petit rire :

— C'est un trouillard. Il osera pas.

 

À mon retour, je trouvais Maman devant la télé et Patapouf sur mon lit, comme d'habitude. Cette fois, les infos régionales parlaient d'une mini-tornade au-dessus d’un pâté de maisons à Valenciennes et de plusieurs personnes qui affirmaient avoir vu une panthère lire un vieux journal qui traînait par terre à Roubaix. Mon frère finit par sortir, laissant l'ordinateur pour moi toute seule. Je m'efforçai de ne pas penser à ce que j'avais entendu au petit matin. Après tout, ce n'était pas mon problème, me répétai-je. Jacky et Ethan savaient ce qu'ils faisaient. Mon problème, c'était de rester le plus loin possible de tout ça. Je fermai le site porno qu’il avait laissé ouvert et allai sur le forum, raconter mes premières fouilles.

— Et donc, votre sponsor est soudain prêt à vous payer pour près de cinq cent euros de matériel ? commenta NightKissed. Ma foi, il a peut-être des informations que vous n’avez pas au sujet de ce site.

— Il doit espérer dénicher les porcelaines chinoises du jésuite, intervint LuCifère.

Je m'adossai à ma chaise. Mais bien sûr, des vases contenant d’anciennes mixtures pour ses recherches ! Il fallait que j'en parle à Stéphane. Je lui envoyai immédiatement un texto. Puis, me rappelant mon sentiment de malaise, là-bas, je tapai :

— Est-ce qu’il y a des histoires de fantôme dans cette abbaye ?

Mais il était tard et il n'y eut pas de réponse. Je n’en trouvai pas plus sur Google. Cependant, une demande de chat privé flasha dans un coin de l'écran : TokoLosh, comme la veille.

— Alors, tu t’es bien amusée ?

— Ouais…

— T'as pas l'air convaincue.

Incroyable, tout ce qu'il pouvait deviner, même s'il y avait des kilomètres de câble entre nous. Je tapai :

— Je crois que mon frangin va faire une grosse connerie.

— Ça te concerne, cette connerie ?

— Pas directement, non.

— Alors, laisse pisser. T'as assez de tes propres emmerdes.

— Ouais… Et toi, qu'est-ce que tu fais ?

— Je me suis trouvé un autre job.

Encore un truc pour arrondir ses fins de mois. Il semblait ne jamais avoir de mal à se trouver un petit boulot. Je me demandais parfois s'ils étaient plus légaux que le business de Jacky.

— Super, c'est quoi ?

— De la reliure !

Peut-être allait-il finir antiquaire plein de fric, comme ce Lenoir, pensai-je amèrement. C’était un débrouillard… Pas comme moi. Il était temps d'aller se coucher.

Le lendemain matin, je trouvais une réponse de LuCifère sur l’écran :

 

— À ma connaissance, pas le moindre petit fantôme à se mettre sous la dent, désolé. 

 

 

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