Écriture et hypnose

"À l'embouchure du fleuve se dresse un chêne verdoyant.

Sur ce chêne, est tendue une chaîne en or.

Nuit et jour s'y promène un chat savant,

Quand il va à droite, il chante haut et fort,

Quand il va à gauche, il raconte une histoire…"

                Alexandre Pouchkine, Rouslan et Ludmila

 

"Le cliquetis des épées et des haches était retombé; la clameur de la bataille s'était tue, le silence recouvrait la neige maculée de sang. Le soleil morne et pâle étincelait d'une façon aveuglante sur les bancs de glace et les plaines recouvertes par la neige, lançant des reflets d'argent sur les corselets arrachés et les lames brisées des morts gisant là où ils étaient tombés. La main inerte serrait toujours la poignée de l'épée brisée; des tètes casquées, rejetées en arrière et figées dans la mort, dressaient des barbes rousses et des barbes blondes vers le ciel, comme pour crier une dernière invocation à Ymir, le géant du gel, dieu d'une race guerrière.

Au milieu de la neige rougie par le sang et des formes bardées de fer, deux silhouettes regardaient l'une vers l'autre. Elles seules bougeaient au sein de ce paysage d'une désolation extrême. Au-dessus de leurs tètes, le ciel glacé; autour d'elles, la plaine blanche, sans limites, et les morts gisant à leurs pieds. Lentement, elles s'avançaient parmi les cadavres, semblables à des fantômesse hâtant vers un sinistre rendez-vous au milieu des vestiges d'un monde mort. Dans le profond silence, elles s'affrontèrent.

Les deux hommes étaient de grande taille, puissamment bâtis, comme des tigres. Ils avaient perdu leurs boucliers; leurs corselets étaient bosselés et déchirés. Du sang séché maculait leurs cuirasses; leurs épées étaient tachées d'écarlate. Leurs casques à cornes portaient la trace de coups féroces. L'un d'eux était imberbe et ses cheveux étaient noirs; la chevelure et la barbe de l'autre étaient aussi rouges que le sang sur la neige chauffée par le soleil…"

                Robert E Howard, La Fille du géant du gel

 

Imaginez, vous êtes au coin du feu et un conteur, la superstar des conteurs d'antan, pensez Homère, Balla Fasséké ou Ossian, vous raconte une histoire. Vous ne voyez plus votre hutte, le vent froid, vous ne sentez plus vos pieds ou votre dos qui vous font mal, vous êtes ailleurs… Sous le chêne vert à écouter le chat (un exercice dangereux, d'après les contes russes) ou sur le champ de bataille jonché de cadavres, ou encore sur la crète en train de contempler une cité fabuleuse en contrebas…

Ces gens-là, mi-auteurs, mi-acteurs avaient sans doute un entrainement qui évoquait celui des gens de scène (ou hommes politiques!) modernes: diction forte et claire, modulation de la voix, mémoire d'acier. D'ailleurs, le fait d'avoir une voix agréable était sans doute une condition sine qua non pour le job.

Et pour le texte? Ben il fallait qu'il soit compréhensible et mélodieux. D'ailleurs nombre de légendes nous sont passées sous forme de poème.

Toute cette mise en condition de l'auditeur a de nombreux parallèles avec une séance d'hypnose (non, pas celle du music-hall) : là aussi, on veut vous faire partir dans un monde intérieur, agréable de préférence. Au début de la séance, pour vous mettre dans l'état de transe hypnotique, la voix de l'hypnotiseur/se doit être bas, mélodieux et sans agression, la structure de la phrase, simple, sans forme négatives (il n'y en a pas beaucoup dans les contes traditionnels non plus). Les allitérations et les rimes, ainsi que des formules qui semblent irrationnelles vous aident à quitter votre environnement concret et vous faire entrer dans un univers où tout est possible. Dans de nombreuses traditions, la séance de contes commence par un avant-conte qui vous plonge dans le bain et un après conte qui vous ramène dans la réalité. Ce n'est pas pour rien que les enfants sont particulièrement sensibles à l'hypnose. D'ailleurs, ne sommes-nous pas prêts à toutes les extravagances quans nous entendons "il était une fois, il y a bien longtemps"?

Et l'écriture de romans dans tout ça? Ben quelques auteurs semblent naturellement capables de vous faire partir ailleurs dès le début. Voici deux exemples:

 

" Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse, et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie 2 du Franc-Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais,—souvent contre les seigneurs et les huguenots,—quelquefois contre le roi; mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du cardinal de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc-Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme...—traçons son portrait d’un seul trait de plume:—figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans; don Quichotte décorselé, sans haubert et sans cuissards; don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie de vin et d’azur céleste…."

Alexandre Dumas, les Trois mousquetaires

 

"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Éryx, et comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.

Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec2 une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves."

Gustave Flaubert, Salammbô

 

"Les torches jetaient une clarté diffuse sur les réjouissances du Maul, où les voleurs de l'Orient donnaient une fête nocturne. Dans le Maul, ils pouvaient hurler et faire la bombe comme bon leur semblait, car les honnêtes gens évitaient les parages et les gardes, largement dédommagés avec des pièces volées, ne se mêlaient pas de leurs divertissements. Dans les venelles tortueuses et mal pavées, encombrées de détritus et émaillées de flaques stagnantes, déambulaient en titubant des fêtards ivres et vociférants. Des coins sombres, où étincelaient des fers entrecroisés, fusaient des rires aigus de femmes, des bruits de lutte et de bousculade. Par les vitres cassées et les portes grandes ouvertes, éclairées par la lueur blafarde des torches, s'échappaient des relents de vin aigre et de sueur âcre, des tintements de pichets entrechoqués, des bruits de poings martelant des tables grossières et des bribes de chansons obscènes.

Dans l'un de ces tripots, la joie battait son plein. Sous le plafond bas, noirci par la fumée, s'étaient réunis toutes sortes de gredins, dont les accoutrements hétéroclites exhibaient tous les stades de la décrépitude : malandrins furtifs, kidnappeurs narquois, voleurs adroits, spadassins crâneurs accompagnés de femmes aux voix stridentes, parées de fanfreluches criardes. Les forbans indigènes constituaient l'élément dominant : Zamoriens basanés, aux yeux noirs, portant un poignard à leur ceinture et la perfidie dans leur coeur. Mais il y avait aussi des loups originaires d'une demi-douzaine de pays étrangers : un renégat hyperboréen gigantesque, taciturne et dangereux. Un sabre ceint autour de sa charpente maigre (car les hommes portaient ouvertement des armes dans le Haul) ; un faux-monnayeur shémite, au nez crochu et à la barbe frisée, d'un noir bleuté; une Brythunienne au regard effronté, perchée sur le genou d'un Gunder aux cheveux fauves (mercenaire itinérant, déserteur de quelque armée défaite). Le gros coquin grivois, dont les plaisanteries paillardes déclenchaient tous les cris d'allégresse, était un kidnappeur professionnel, venu du lointain royaume du Koth enseigner la technique du rapt de femmes aux Zamoriens, qui en savaient, en fait, plus long sur cet art, à la naissance, que lui-même ne pourrait jamais maîtriser. Le Kothien interrompit sa description des charmes d'une de ses victimes et plongea son groin dans une énorme chope de bière écumante.

Robert E Howard, La Tour de l'éléphant

 

D'autres auteurs (Flaubert) lisaient leur texte à haute voix.

Certains furent même assez conscients du processus, comme Ursula Le Guin:

" The basis of language are physical: the noise the words make, the sound and silences that makes the rhythms marking their relationships. " (Steering the craft)

 

D'autres enfin, y sont totalement réfractaires. On écrit du concret, du réaliste, non mais! Les mots ont un sens, celui qui est défini dans le dictionnaire et rien d'autre! Les émotions, sensations et impressions relèvent chacun d'une combinaison de mot précise, le reste, c'est juste pour faire joli!

C'est d'ailleurs l'un des problèmes du français. Non seulement, c'est une langue qui ne possède plus d'accents, à l'opposé de l'espagnol ou de l'anglais, mais on a perdu presque tous les accents régionaux et les diphtongues!  Une langue plate et sans mélodie, très appropriée pour écrire la fiche technique d'un moteur, déjà moins pour un article scientifique sur les incertitudes de la biologie ou de la psychologie. La poésie a totalement disparu des lectures du grand public, celle que le français moyen connait date au mieux des années 50 ou 60. La chanson française vivote tant bien que mal. Il y a tout de même une exception: le rap. Normal, il se fiche des règles du bon français.  

Or, quand vous écrivez un roman de fantasy, vous n'essayez pas seulement de transmettre un mécanisme: "A a frappé B qui a embrassé C qui a tué D…", ni même une description: le château mesurait vingt coudées de haut…". Vous transmettez des émotions, des impressions, des sensations, des concepts.

D'ailleurs, écrire ne nécessite-t-il pas également de se mettre en transe? Alors, quand vous suez sang et eau pour écrire un scénario hyperstructuré, genre blockbuster hollywoodien, pouvez-vous seulement vous assoir et imaginer votre histoire dans votre tête?

 

 

Aussi quand vous écrivez, lâchez-vous. Ne vous torturez pas à rester dans un carcan.

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