Berserkers

Ça fait un bout de temps que je voulais écrire une romance écossaise, mais qui se passerait en hiver, car j'en avais marre de toutes ces descriptions lyriques de couchers de soleil sur la lande. Là, il fait froid, humide et le soleil se couche tôt, passé 15h, vous aurez du mal à distinguer si le beau gosse est brun, blond ou roux! 

C'est plutôt un temps à avoir une ambiance gothique avec fantômes et squelettes, juste comme dans les légendes écossaises. Mettez votre plaid, c'est parti:

 

Pitch:

La magie est revenue, mais ça ne paye pas le loyer. C'est exactement ce que pense Clara, jeune historienne au chômage dotée du sixième sens nécessaire pour la percevoir. De retour à Édimbourg pour l'enterrement de son ex, elle découvre que celui-ci se serait suicidé après avoir volé un mystérieux cristal. Forcée de se mettre elle même en quête de l'objet, elle va aller de découverte en découverte. En effet, dans les brumes et les ténèbres de l'hiver écossais rôdent d'étranges créatures...

 

 

Chapitre 1

 

Chère Madame Dumaine,

Nous nous permettons de vous contacter pour vous prier de reprendre notre collaboration. Nous espérons sincèrement que vous voudrez bien reconsidérer votre décision de quitter l'essai clinique. Ces recherches sont extrêmement importantes et pourraient déboucher sur un traitement qui sauverait des millions de personnes dans le monde. En outre, nous avons fait quelques découvertes importantes sur votre état de santé.

Notre nouvelle compensation financière est également très intéressante.

Merci de nous contacter le plus vite possible.

Professeur Timothy Colby, FRCP, Ph.D.

Directeur de projet, Parasearch Therapeutics

Clara froissa la feuille et la jeta à la poubelle. C'était la deuxième lettre qu'elle recevait en une semaine. Ils ne manquaient pas de culot de faire appel à la fois à ses bons sentiments, son supposé appétit du gain et même ajouter une vague menace ! Pas la moindre excuse, pas un seul mot d'empathie. Mais pourquoi s'attendre à mieux de la part d'un imbécile pompeux comme Colby ? Trêve de réflexions, il était temps d'aller bosser. Elle se leva et saisit le bol du petit déjeuner. Elle avait encore mal dormi. Dehors, la lumière hivernale éclairait une petite rue londonienne ruisselante de pluie, bordée de maisons de brique alignées au cordeau. La porte d'entrée claqua, suivie de bruits de pas vers le salon. Sophia, sa colocataire pompière venait de rentrer de sa nuit de travail. Elle regardait toujours un peu les nouvelles avant d’aller dormir et mettait le son un peu fort. Bientôt, une musique de Noël parvint jusqu’à la cuisine. Cette période de l'année était supposée évoquer les contes et le rêve, mais Clara savait bien que dans quelques jours, le sien serait fini. Son contrat au prestigieux Victoria and Albert Museum, à cataloguer des artéfacts anciens pour une exposition arrivait à sa fin. Elle avait adoré ce travail, mais ses démarches pour trouver un autre job en lien avec sa formation d’historienne s’étaient avérées infructueuses. Il ne lui restait plus qu’à rentrer en France où ne l'attendaient qu'une succession de périodes de chômage ou de petits boulots. Elle regrettait déjà la pluie anglaise et la télé à plein volume.

Avec un soupir, elle entreprit de rincer son bol. Son téléphone sonna sur la table.

— Allô ?

— Clara ?

— Ismaël ?

Elle n'avait pas eu de contact direct avec son ancien colocataire d'Édimbourg depuis plus d'un an. En fait, depuis le fiasco avec Colby, sa rupture avec Arthur et son départ pour Londres. Ils s'étaient parfois croisés sur les réseaux sociaux, mais sans plus.

— Comment vas-tu, Ismaël ?

— Bien… Heu…. Hum… Et toi ?

Sa voix, habituellement posée, semblait hésitante.

— Pas trop mal. Je termine mon contrat au Victoria and Albert et je rentre en France pour Noël.

— Écoute, je ne sais pas comment te le dire… Il n'y a pas de bonne façon, je suppose…

— Qu'est-ce qui se passe ?

Il sembla hésiter puis finit par articuler d'une voix blanche :

— Arthur est mort.

Elle se figea, manquant de lâcher le téléphone. Si ce n'était pas totalement une surprise, ça n'en faisait pas moins un choc.

— Il a fait une overdose ?

Il y eut une nouvelle pause de l'autre côté de la ligne :

— Non. Il touchait plus à la drogue depuis que t'es partie. Ça avait l'air sérieux, il voyait même un psy. Il est tombé dans la Forth hier, avec sa voiture. Les flics ont dit qu'il s'était suicidé. Ils… Ils m'ont appelé pour reconnaitre le corps.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, mais son cerveau ne trouva à dire qu'une platitude.

— Pauvre Arthur.

— Ouais… Je crois que t'as les coordonnées de sa mère. Tu pourrais… L'appeler ?

Il ne lui manquait plus que ça. Mais elle devait bien ça à son ex-copain et ex-ami d'enfance.

— OK.

— Merci. Je sais que c'est pas un cadeau, mais au moins, tu la connais, alors que moi… Tu pourrais aussi m’aider pour les papiers ?

— Les papiers ? Heu, oui bien sûr, marmonna-t-elle mécaniquement.

Il y eut un long silence choqué. Finalement, Ismaël le rompit.

— Au fait… Tu n’aurais pas reçu une lettre de relance de ce bon Colby, par hasard ?

— Ouais. Un truc très mélodramatique.

— Je me demande si ça n'a pas poussé Arthur à… Tu sais comme il était fragile.

— Possible.

Elle ferma les yeux. Elle n’allait pas retenir ses larmes pendant longtemps.

— Écoute, faut que j'aille bosser. Je te rappelle ce soir.

Elle raccrocha et s'assit, les yeux et l’esprit brouillés. Même si le bel Arthur, charmant et drôle, ne lui avait apporté que des problèmes, il avait fait partie de sa vie depuis le collège. Leurs mères habitaient le même immeuble de la grande banlieue parisienne et avaient partagé leurs galères de femmes divorcées, sans diplôme et sans joie. Elle l'avait retrouvé en fac et ils étaient devenus amants, à sa grande surprise. Mais Clara qui était trop grande, trop terre à terre, plus cheftaine de scouts que fantasme masculin lui en avait été infiniment reconnaissante. Il y a des gens pour qui l’amour vient naturellement. Elle n’en faisait pas partie. Elle devait consulter régulièrement le manuel. Mais tout se passa plutôt bien jusqu’à ce qu’elle découvre qu'il la trompait avec l'héroïne. Elle s'était d'abord dit qu'elle allait le sauver. Partir à Édimbourg était une excellente occasion de rompre avec le passé. Bientôt, elle s’était retrouvée à gérer seule leurs petits et grands problèmes à tous les deux. Logement, argent, planning… Lentement, elle s’était demandé pourquoi elle faisait tous ces efforts. Elle cherchait un compagnon solide, elle se retrouvait avec un pantin bavard qui disparaissait derrière des discours fumeux mêlant philosophie à deux sous, psychologie de pacotille et gauchisme de salon. Finalement, elle décrocha ce contrat d’un an au Victoria and Albert et partit sans se retourner.

Maintenant, c’était vraiment fini.

Mais il fallait aller travailler. S’occuper de choses pratiques atténuerait sa peine. Elle se dirigea directement vers l’escalier, sans saluer Sophia. Elle n'avait pas envie de parler.

—… La Magie, mystérieuse, ancienne et moderne, une énergie redécouverte récemment…

Les paroles venant de la télé accrochèrent vaguement son attention. Arthur s'intéressait beaucoup au paranormal. Il était doué pour cela, disait-il. Pour ce que ça leur avait rapporté…

—… Aujourd'hui, notre invité est le professeur Matthew Pratt, chercheur à l'Université de Saint Andrews. Il va nous parler de cette nouvelle science…

Clara entreprit de se brosser les dents tout en écoutant d'une oreille distraite. Impossible d'y échapper. Le retour de la magie était LE sujet à la mode depuis deux ans. D’abord objet de théories fumeuses sur des sites conspirationnistes, puis confirmé par des scientifiques sérieux, pas un mois ne se passait sans qu'un journal à sensation ne publie les photos floues d'une licorne à moins que ce ne fût l’interview d'une femme qui prétendait avoir été enlevée par des elfes. Les sites vendant de supposés talismans poussaient comme des champignons après la pluie. Nombre de sectes l'avaient incorporée à leur credo. Mais malgré le tapage médiatique, elle restait aussi mystérieuse qu’aux temps anciens, le domaine des chercheurs et des mystiques. Tout cet aspect, spirituel aux mieux, vulgaire au pire, mettait Clara mal à l'aise. Elle était une fille pratique qui détestait les incertitudes. L'engouement d'Arthur l’avait prodigieusement agacée.

— Bonjour et merci de votre invitation. Il s'agit bien d'une nouvelle science, en effet, et non plus de superstitions. Une science très excitante.

— Comment se fait-il qu'elle ait été considérée comme un simple mythe ?

— C'est une excellente question. Elle a une activité cyclique, c’est-à-dire qu’elle apparaît, puis disparaît sur plusieurs millénaires. Lorsqu'elle était présente, eh bien, elle faisait partie du quotidien, mais lorsqu'elle était absente, ce qui fut le cas entre le dixième et le milieu du vingtième siècle, elle était reléguée au rang de légende. Ce n'est que tout récemment, lorsque des appareils capables de la détecter ont été mis au point, que son existence a pu être confirmée scientifiquement et son étude a commencé…

— Tout cela est presque incroyable…

— Pas plus que les galaxies ou la radioactivité pour une personne du Moyen-âge.

Exactement, pensa amèrement la jeune femme en bouclant sa ceinture. Et comme les galaxies ou la radioactivité, la magie avait perdu son merveilleux en devenant une science. Pas de fées avec leur baguette, pas de licornes immaculées, pas de princes charmants dormants dans des palais enchantés…

— Va-t-on assister à un boom de la magie, comme il y a eu un boom de l'informatique ?

— Sans doute, mais pour l'instant, elle reste du domaine de la recherche. Il y a plusieurs limitations techniques à surmonter… Elle n'est pas près de remplacer les machines ou les ordinateurs…

Clara mit son sac à dos, rabattit sa capuche et se dirigea ver la porte. En franchissant le seuil, elle entendit :

— Est-il exact que des individus possèdent des dons paranormaux, des chamanes ou des sorciers, en quelque sorte ?

— Nous préférons parler de sujets para-résonants. Cela évoque moins les superstitions et les bûchers. En effet, certaines personnes, très rares sont capables de percevoir la magie, mais nous n'en savons pas beaucoup plus actuellement… Je suis désolé, mais rien de très glamour dans tout cela…

Rien de glamour, elle pouvait le confirmer. Arthur et elle faisaient partie de ces rares cas. Une perception qui n’était ni celle d’un son, ni d’une vision, ni d’un contact. C’était un peu comme regarder à travers un verre dépoli : sentir des ombres se mouvoir de l’autre côté, mais sans être capable de les identifier. La seule fois où ça leur avait servi à quelque chose avait été pour postuler pour ce job minable de cobaye chez Parasearch. Non, rien d'intéressant. Clara franchit la porte.

 

Une heure plus tard, elle était à nouveau dans la réserve du musée, à vérifier le catalogue de la future exposition sur la sorcellerie. En ce dernier jour, le cœur n'y était pas. Les souvenirs des années passées avec Arthur tournaient en boucle, doux-amers, comme toute sa vie. Leur rencontre, leurs sorties, leurs bêtises. C'était lui qui avait eu l'idée d'aller à Édimbourg, à la fin de son master, sans doute pour fuir son addiction et l'amour étouffant de sa mère. Étudiant en psychologie, il s'était déniché un stage dans un hôpital psychiatrique. Clara, elle, brillante étudiante en histoire, avait obtenu une bourse pour effectuer un diplôme complémentaire. C'était la première fois qu'ils partaient à l'étranger et l'expérience avait été éblouissante. Ils s'étaient retrouvés dans une colocation à quatre avec Ismaël, un autre français stagiaire dans un journal et Scott, un autochtone entre deux jobs. Ils avaient vécu entre cours, sorties et petits boulots, profitant de ce que la vie étudiante avait à offrir dans cette ville. Puis Arthur avait rencontré Colby, un éminent psychiatre. Il avait recommencé à prendre de la drogue, puis les avait embarqués dans ce protocole expérimental. Clara avait fini par rompre et s’était trouvé ce job à Londres. Cela faisait un an qu'ils ne s'étaient pas parlé. Mais Arthur restait une partie importante de sa vie. Un épisode qui était définitivement terminé. Elle sortit un énième mouchoir et souffla bruyamment. 

— Qu'est-ce que t'as ? demanda Amanda, sa collègue. T'en fais une tête !

— Mon ex s'est suicidé hier.

— Oh mon Dieu, je suis désolée !

— Ça fait un an qu'on n'était plus ensemble, mais c'est tout de même dur.

— Vous vous parliez toujours ?

— Un peu. On se connaissait depuis le collège. Nos mères habitent dans le même immeuble…

 Andrew Gurney, leur chef, glissa ses formes potelées entre les tables. Clara détourna légèrement la tête. Il avait encore abusé de l’aftershave. Depuis qu’elle était ado, elle était anormalement sensible aux odeurs. Les hormones, sans doute. Arthur disait en plaisantant qu’elle avait certains individus dans le nez. Inconscient des pensées peu flatteuses de la jeune femme, le respectable historien alla allumer la bouilloire électrique sur le coin du bureau d'Amanda.

— Vous n'avez pas l'air ravi non plus, observa cette dernière. C'est les pièces chargées qui vous posent toujours problème ?

— On peut le dire ! Ça fait deux ans que je prépare cette exposition et je n’ai pas le moindre item vraiment magique à présenter. J’ai appelé Kelso à St Andrew, mais elle refuse de nous envoyer la moindre de ses découvertes, sous prétexte que les assurances ne veulent pas la couvrir en cas de vol. Nous avons l’air de quoi ?

— Ces objets ne seraient pas un peu dangereux, en effet ?

— On ne sait pas à quoi ils servaient. Ce n'est qu'un prétexte !

Il baissa la voix :

— Cette vieille bique garde tout sous le coude pour pouvoir publier une flopée d'articles !

Clara ne commenta pas. Kelso était un peu plus jeune que son chef, mais tout le monde savait que chez les femmes, les années comptaient double.

— De toute façon, grogna-t-il en se versant un thé, ces nouveaux chercheurs en magie sont gonflés de suffisance ! Son collègue, Barnard a même ouvert une espèce d’association. Il va finir par se lancer dans la politique ! C'est tout ce qui lui reste à faire, il est tellement nul, comme chercheur !

Elle acquiesça machinalement. Cela lui avait toujours semblé incroyable que des gens qui avaient la chance de faire le métier qu'ils aimaient, pouvaient encore succomber aux passions aussi mesquines que les rivalités, la jalousie ou la simple misogynie. Elle n'aurait jamais un tel privilège. Les jobs pour une diplômée d'histoire et d’archéologie étaient rares. Malgré cela, elle avait tenu à faire les études qu'elle aimait plutôt que de céder au bon sens et faire une formation purement alimentaire. Pendant quelques années, elle avait vécu son rêve. Maintenant il était terminé. Il était temps de rentrer en France, se dénicher un job alimentaire, retrouver sa mère, son appartement de banlieue et ses plaintes incessantes : les voisins, de plus en plus vulgaires, les programmes télé de plus en plus nuls, le temps, de plus en plus mauvais, les immigrés, de plus en plus nombreux, les prix de plus en plus fous, son dos de plus en plus douloureux… Les deux seules choses que la jeune femme attendait avec une certaine anticipation étaient de pouvoir se réinscrire à son club d'Aïkido pour s'y défouler et avoir du temps libre pour finir le roman policier qu’elle tentait d’écrire depuis deux ans. Une histoire où il était question d’un manoir anglais, de thé au cyanure et d’archéologie.

Gurney se versa son thé avant de disparaître dans son bureau au grand soulagement de la jeune femme. Elle n’avait pas la patience d’écouter ses misères de grand seigneur, mais si elle voulait garder une vague chance de faire un jour carrière dans ce milieu, il valait mieux présenter une façade avenante. Cependant, ses ennuis n’étaient pas finis. Dès que leur chef eut refermé la porte, Amanda se tourna vers elle avec une mine de conspirateur :

— À propos de magie, il faut que je te dise… Ma sœur m’a raconté la dernière de sa coloc’…

— Laquelle ?

— Tu sais, celle qui couche à gauche et à droite.

Clara poussa un profond soupir intérieur et fit mine de trier ses papiers. Elle n'était vraiment pas d'humeur. Mais sa collègue continua néanmoins.

— Samedi elle s’est trouvé un mec en boîte. Ils sont revenus chez lui et tu devineras jamais ce qui s’est passé !

— Il n’avait pas de préservatifs ?

— Pas du tout ! il lui a raconté qu’il était un Berserker.

— Un quoi ?

— Tu sais, ces types qui peuvent devenir des loups ou des ours depuis le retour de la magie.

Elle fronça les sourcils, sceptique :

— Et alors, ce sont des bêtes au lit ?

— Ouais ! Au début, elle l’a pas cru ! Mais il s’est transformé en ours pour lui montrer. Elle a eu la trouille de sa vie !

Cette fois, Clara leva les yeux de ses documents. Sa collègue adorait en rajouter un peu dans ses récits, mais là, ça dépassait la licence artistique.

— Elle a baisé avec un ours ?

Amanda éclata d’un rire gras :

— Non, non, physiquement, il paraît que ce serait un peu compliqué, mais il est redevenu un mec et c’était le meilleur plan cul qu’elle ait eu de toute sa vie.

— Tant mieux.

— Il y a des gens qui ont du bol quand même. Ça ne risquerait pas de nous arriver ! Et elle est même pas jolie !

Vu qu’Amanda ne draguait jamais les hommes pour ne pas avoir l’air vulgaire et se contentait de commenter la vie sexuelle réelle ou fantasmée des autres, ça ne risquait pas de lui arriver, en effet.

— Et son autre coloc’, elle…

Clara agita une feuille de papier :

— Heu, tu me raconteras plus tard. Il faut que je passe aux Ressources humaines.

 

En fin d'après-midi, elle trouva enfin le courage d'appeler la mère d'Arthur. La pauvre femme s'effondra immédiatement. Tout ce que Clara put faire, fut de lui promettre de s'occuper des formalités. Elle n'eut pas besoin d'appeler sa propre génitrice, c'est elle qui le faisait tous les soirs pour lui raconter par le menu sa journée de quinquagénaire au chômage, jamais remise de son divorce. Elle ne comprenait pas la soif d’aventures de sa fille. Pour elle, le monde était un endroit dangereux qui ne pouvait se contempler qu’à travers le filtre d’un écran de télévision. La moitié du temps, à sa grande honte, la jeune femme ne décrochait pas, prétextant son travail.

— J'ai essayé de t'appeler hier et avant-hier…

— Désolée, j'avais un boulot fou.

— Encore ma pauvre. C'est ce que je te dis : il faut te trouver un gentil garçon, tu n'auras plus à t'esquinter la santé. Tiens, Théo va revenir passer une semaine chez Valérie pour Noël. Tu te rappelles ? Vous avez été ensemble au lycée.

— C'était il y dix ans.

— Il y aura aussi Francis. Tu te rappelles ? Il a un bon job, prof ou quelque chose comme ça…

— Il me semble qu'il a aussi une copine.

— Non, sa mère m'a dit qu'ils se sont séparés et…

— Écoute, Maman, coupa Clara, tu peux faire un truc ? Va voir Sylvie… Arthur est mort.

Cela eut au moins le mérite de couper court au flot de conseils maternels.

— Co… Comment ? Il a fait une overdose ?

— Apparemment, il s'est suicidé.


Chapitre 2

Scott tendit sa tasse de thé à sa première cliente, tout en l'observant discrètement. C'était une quinquagénaire grande et mince au profil d'oiseau, vêtue d’un pull à col roulé et d’un pantalon de tweed. La lumière se reflétait sur ses épaisses lunettes de myope. Il en émanait une odeur de savon et de stress, mais en bonne Britannique, son visage demeurait impassible. Le bruit du trafic matinal filtrait à travers les fenêtres. Une aube crépusculaire se levait sur Édimbourg, derrière un épais rideau de pluie.

— Et bien que puis-je faire pour vous Professeur Kelso ?

— Hum… Retrouver quelque chose qui a été volé dans notre laboratoire.

— Qu'est-ce que c'est exactement ?

La femme eut un sourire d’excuse :

— Malheureusement, nous ignorons sa nature exacte, Monsieur MacIntyre. Je suppose que vous avez entendu parler de la découverte à White Hill l'année dernière ?

Le détective hocha la tête. Difficile de garder ce genre de chose secrète de nos jours. La tombe avait été trouvée par deux randonneurs. Après avoir alerté les autorités, ils avaient posté quelques photos sur les réseaux sociaux, immédiatement reconnues pour ceux qui savaient. Les sites conspirationnistes avaient parlé d’aliens venus à bord d’un gigantesque vaisseau spatial. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient su que ces aliens allaient et venaient entre leur monde et le nôtre depuis des millénaires à travers des portes situées au beau milieu de zones habitées ?

— Les rumeurs parlent de la tombe d’un jinn.

— C’est ce que nous pensons, mais l’ADN n’a pas encore été entièrement vérifié.

— Et donc ?

La professeure saisit son sac.

— La plupart des objets excavés étaient identiques à ceux des tombes humaines de la même époque dans la région, à l’exception de sept. Celui qui a disparu était une espèce d’octaèdre transparent d’environ dix centimètres de large, fait d’une matière cristalline.

Elle tira une photo et la lui tendit. L’artéfact était bien conforme à la description : un cristal grisâtre et ne lui évoqua rien de précis. Il en fit une copie et rendit l’original à sa propriétaire.

— Un objet de pouvoir, je suppose ?

— Justement non. Malgré son aspect assez spectaculaire, il n’était pas chargé.

La curiosité prit le pas sur le professionnalisme un instant :

— Vous n’avez pas interrogé un jinn pour savoir ce que c’est ?

— On ne les trouve pas exactement dans l’annuaire ! De toute façon, c’est un groupe très fermé. J’ai fait appel à toutes mes relations, mais je n’ai pas eu de retour pour l’instant.

Scott prit un papier et un crayon. Sa mémoire aiguisée le dispensait de prendre des notes, en général mais les clients livraient rarement leurs informations de façon cohérente et linéaire. Il était facile de se perdre dans les méandres de leurs explications.

— Rien d’autre n’a été volé ?

— Oui, c’est ce qui est bizarre…

— Quand cela a-t-il eu lieu ?

— Hum… Je l’ai rangé à sa place le vendredi avant de verrouiller le laboratoire pour le week-end. Lundi matin, il n’était plus là.

— En avez-vous fait part à la Police ?

Elle prit un air horrifié.

— Grands Dieux non ! Nous ne voulons aucune publicité ! Notre crédibilité, nos crédits de recherche et notre contrat en dépendent. Avec tout le tapage médiatique autour de la magie, je ne veux pas que les journalistes sortent tout un roman…

Il leva la main en signe d’apaisement.

— Avez-vous des soupçons ?

La femme soupira.

— Je pense que c'était l'un de nos techniciens. Arthur Tazero. Un français.

Il parvint à cacher sa surprise sous une expression d'intérêt professionnel. Il connaissait l’homme. Un branleur et un junkie. Mais sa copine, Clara… Il se reprit. Clara appartenait au passé. De toute façon, c’était à peine si elle avait remarqué son existence.

— Pourquoi lui ? demanda-t-il patiemment.

— Il est revenu dans le labo vendredi soir. Il a raconté au gardien à l’accueil qu’il avait oublié son téléphone là-bas et lui a emprunté son passe.

— Hum, il me semble que beaucoup de gens auraient eu le temps de s'introduire dans votre laboratoire en crochetant la serrure en deux jours.

Elle secoua vigoureusement la tête :

— La porte se trouve juste en face d'une nouvelle caméra de surveillance qui a été placée il y a près d'une semaine. La compagnie de sécurité a visionné le film et n'a vu personne d'autre que lui de tout le week-end.

Les systèmes de sécurité moderne n'allaient pas résister à l'apparition de la délinquance surnaturelle, songea le détective. Tout haut, il demanda :

— En avez-vous parlé à ce Monsieur Tazero ?

 

— C'est bien le problème… Il est mort. Apparemment, il s'est précipité dans l'estuaire de la Forth avec sa voiture. Il paraît qu’il s’est suicidé.

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