La Machine de Léandre 2: le Labyrinthe du Traître

Reprise par une crise d'inspiration subite, je repars sur la suite de la Machine de Léandre: Le Labyrinthe du Traître. La pauvre Constance va être forcée de retourner à Tourmayeur, redescendre dans les Ruines et affronter son passé. Et quel passé !

 

À ma grande surprise, je me suis découverte beaucoup plus bavarde que d'habitude. Cet épisode devra être environs trois fois plus long que le premier. 

 

Voici les premiers chapitres:

 

 

1- Une Offre à ne pas refuser

 

Je ne sais pas très bien où commença cette histoire. Je crois que ce fut avec le départ d’Albert. Bien qu'il n'était pas directement mêlé aux événements, il leur demeura indissolublement lié dans ma mémoire. Comme souvent, j'étais restée tard ce soir-là pour travailler dans mon laboratoire. C’était une vaste pièce au plafond haut, éclairée la journée par deux grandes fenêtres. Certains de leurs carreaux étaient fendus, tout comme sur la paillasse qui divisait la pièce en deux.  La peinture s’écaillait sur les murs, les courants d’air s’insinuaient par de nombreux interstices, les meubles et le matériel étaient vétustes, mais il était mon seul vrai chez-moi. Les senteurs de la nuit entraient par la fenêtre ouverte ainsi que les bruits lointains des rues assoupies de Grande Courbe : le grondement épisodique d'un moteur d'autotracteuse, le miaulement d'un chat ou les déclamations avinées d'un poivrot. Je mettais la touche finale à mon dernier article. Rien de révolutionnaire, mais une étude intéressante, néanmoins.

… et donc, considérant l'axe principal et l'angle secondaire, les lunareilles ont la capacité de dévier un flux de Pouvoir de 90 à 105 degrés, avec un indice trispectral moyen de 305 ce qui confirme l'existence de plantes chamanes. Des études supplémentaires sont nécessaires pour en savoir davantage sur cette curieuse propriété.

Je tapai le dernier mot de ma conclusion et tirai la feuille de la machine à écrire. J'allais laisser reposer ce texte pendant quelques jours avant de le relire puis l'envoyer à la Revue Internationale de Magie Expérimentale. Avec un soupir de satisfaction je m'appuyai à mon dossier, ôtai mes lunettes et me frottai l’arête du nez. Tout était paisible. Le bruit de fond du Pouvoir émis par les divers talismans étudiés dans les locaux ronronnait à l'arrière de ma conscience. Depuis la mort de Simon Dowell, j'étais la seule à travailler aussi tard. Mais j'avais le feu sacré. La Science. Pour elle, j'étais prête à abandonner… quoi, d’ailleurs ? Je n'avais ni famille, ni amis, ni passion coupable. Et ma science n’était ni la chimie, ni la physique, ni la biologie ou les mathématiques. C’était le Pouvoir… La magie.

Certains l’appelaient la mélodie fondamentale de la Création. Ceux qui comme moi l’entendaient pouvaient en théorie changer ses notes et modifier la réalité. Il y avait des années-lumière entre la théorie et la pratique, mais quoi de plus fascinant ? Une puissance qui comme le serpent de mer émergeait et replongeait au fil des siècles dans les profondeurs des millions d’univers. Le Pouvoir était récemment réapparu dans le nôtre après une absence de près de quatre cent ans. Nous commencions tout juste à le redécouvrir. Après un nombre incalculable de sorciers, magiciens et mages avant moi, je m'étais adonnée à lui et consacrée ma vie à son étude. Simplement, en ces temps modernes, mon laboratoire n'était pas au cœur d'une caverne, dans les entrailles d'un donjon ou au sommet d'une tour vertigineuse, mais dans un bâtiment de la Faculté des Sciences. Je ne portais pas non plus une longue robe constellée d'étoiles, mais une blouse blanche tachée d'encre, aux manches fortement élimées. Les temps changeaient. Nous étions les pionniers d'une nouvelle science.

D’une impulsion mentale, je soulevai le journal posé sur l’étagère derrière moi et le fis léviter jusque sur mon bureau puis m’adossais à ma chaise en attendant que passe le léger contrecoup. Les sortilèges drainaient votre force vitale, mais celui-ci ne nécessitait que peu de puissance et me laissait largement en état de rentrer dans la pension meublée où j’habitais depuis dix ans. Je m’entraînais ainsi régulièrement, dans le plus grand secret, lorsque j’étais seule.

En ces temps modernes, le don, celui de percevoir et manipuler le Pouvoir était un cadeau empoisonné. Si j'avais vécu cinq cent ans auparavant, j'aurais pu devenir la conseillère d’un roi, ou même la grande prêtresse de quelque dieu. Mais, j’étais née en ce siècle de vapeur et de charbon. Dans ma cité natale,  Tourmayeur, l'ancienne Gandarès, cité des Mages, cité de Tous les Dieux, je ne risquais plus d’être secrètement éliminée comme au temps de la dictature de la Voie. Je ne pouvais plus que d'être démocratiquement lynchée sur la place publique. C'était ça, le progrès. À Grande Courbe, ma cité d’adoption, les mœurs étaient pour l’instant plus douces : je devais simplement m’enregistrer auprès du Magistère et m’attendre à une visite de leur part à chaque incident magique inexpliqué. Lors des élections certains proposaient simplement de nous mettre en cage, nous lobotomiser ou nous exterminer. Ouvrir des laboratoires et étudier la magie tout en essayant d'éradiquer ceux qui la percevaient était pour le moins contradictoire, mais l'esprit humain n'a jamais été à un paradoxe près. Cela expliquait en partie pourquoi mon pays et ses voisins étaient aussi en retard dans ce domaine par rapport à nos voisins et futurs rivaux du Sud. Pour ma part, j'avais décidé depuis longtemps qu'officiellement, je n’avais pas plus le don qu’une cruche.

La porte grinça fortement contre le sol. Je sursautai, mais ce n’était qu’Albert, une grande valise à la main. Si j'avais été une sorcière d'antan, je vous aurais dit qu'il s'agissait de mon incube domestique. Mais les incubes, comme les chats, ne se laissent pas vraiment apprivoiser. Il m'avait un jour expliqué qu'il était un naturaliste parmi ceux de son espèce et que son domaine de recherche était l'observation des humains dans leur milieu naturel. Aussi, je n'étais pas sûre lequel avait apprivoisé l'autre.

— Bravo, Constance : vous vous améliorez de jour en jour ! Vous n’avez même plus besoin de regarder directement l’objet que vous manipulez.

— Merci…

Je  bâillais à m'en décrocher la mâchoire. Il était temps de rentrer. Ses traits angéliques s'illuminèrent d'un sourire légèrement embarrassé, ce qui ne lui ressemblait pas.

— Je suis venu vous dire au revoir. Je vais prendre quelques jours de congés dans mon monde. Je comptai le faire seulement à la fin du mois, mais je viens de réaliser qu’une sygysie va commencer demain et rendra mon voyage beaucoup plus difficile.

Je levai la tête :

— Une sygysie ? Qu'est-ce que c’est ?

— C'est le moment où des éléments s'alignent… Les étoiles, les planètes, les univers, les failles... Cela rend certaines magies très instables. Celle-ci ne concernera qu’une dizaine de mondes, mais ils sont tous connectés avec celui-ci ou le mien.

Cette révélation me tira de ma somnolence.

— Comment se fait-il que je n'en aie jamais entendu parler ?

— Même il y a quatre siècles, peu de sorciers parmi vos congénères connaissaient ce phénomène. Les mages de l’ancienne Tourmayeur le connaissaient naturellement, mais seule Morgane de Rul y avait prêté quelqu’attention.

Je tentai d'imaginer les implications. Si des univers s'alignaient avec le nôtre, des créatures magiques, toutes plus féroces les unes que les autres, allaient-elles s’y déverser ?

— Y a-t-il un risque accru de voir des heu… êtres de toute sorte débarquer à l’improviste ?

Il eut un sourire ironique sur son visage d’une beauté radieuse :

— Je vous suis reconnaissant de ne pas avoir utilisé le mot « démon » ! En fait, il y aura un peu moins de Pouvoir pendant cette période et les espèces qui en dépendent lourdement seront beaucoup moins à l’aise ici. Raison de plus pour moi de prendre un congé.

— « Un court congé » ? Vous voulez dire qu'à votre retour, je serai une petite vieille courbée sur une canne ?

— Ah, non, là, ce seront mes vacances. Non, je pense que vous aurez un mâle et peut-être un petit… Si vous échappez aux troubles qui s'accumulent dans votre monde.

Cela ne me plut pas. Albert avait des siècles d'expérience avec les humains. S’il annonçait des troubles, je pouvais le croire les yeux fermés. Les causes n’en manquaient pas d’ailleurs : entre les prochaines élections, les tensions avec nos voisins et le crash boursier de l’année précédente, il y avait l’embarras du choix. Mais j’avais réussi après des années d’efforts à obtenir une vie paisible et je n’avais pas la moindre envie de la perdre. De plus, au fond de moi, je ressentis un petit pincement au cœur. Je m'étais attachée à Albert. Je m'efforçai de répondre d'un ton égal :

— Pour le mâle, cela me semble excessivement optimiste. Pensez à m’envoyer une carte postale.

Il eut un soupir agacé, puis son visage s’éclaira :

— Au fait, dans vos légendes humaines, les démons font des divinations ou des prédictions, n'est-ce pas ?

— En effet.

— Et bien, je vais vous en faire une. Ou plutôt une recommandation. 

— Ah ? fis-je mi-perplexe, mi-amusée. Comme ne pas prendre le train les mercredis, comme il a été prédit à notre président qui organise ses déplacements en conséquence ?

Il opina vigoureusement :

— Quelque chose de ce genre. La mienne est simple : ne refusez aucune invitation demain. Même si elle pourrait vous paraître inconfortable ou incongrue.

— Quelle sorte d’invitation ?

— Vous savez bien que les démons sont mystérieux et ne vous expliquent jamais le fond de leur pensée.

Cette fois, une franche alarme retentit à l'arrière de ma conscience.

—Pourquoi ai-je l'impression que vous m'annoncez une montagne d’emm… d'ennuis ?

Il me fixa avec cet air narquois qui m'énervait tant :

— Allons, rien que vous ne puissiez résoudre. Ne répétez-vous pas que le raisonnement scientifique a réponse à tout ?

— Bon, bon, j’examinerai avec la plus grande attention à toute invitation, convocation, sommation, offre de participer à une soirée de bienfaisance, de bridge ou même pour une vente promotionnelle et autre qui pourra me tomber sur la tête demain. Même celle d’un vendeur de porte à porte.

— Excellent. À bientôt, Constance.

— À heu… Dans longtemps.

De façon inattendue, il posa la main sur mon épaule. Je tressautai à ce contact inhabituel et sentis mes yeux me piquer. Même si l'éphèbe qui me fixait avait la forme réelle d'une pieuvre gélatineuse, c'était mon seul véritable ami, avec Athénaïs. Je m'étais habituée à son babil agaçant et ses commentaires cyniques sur la nature humaine. Il allait me manquer.

— N'ayez pas peur, dit-il doucement.

Je reniflai bruyamment. Que m’arrivait-il ? Cela faisait des années que je n'avais pas pleuré pour quoi que ce fut. En fait, depuis la mort de mon père.

— Je n'ai pas peur… Je suis juste triste. Mais bon, comme vous avez dit, je ne suis qu'un rat de laboratoire dont vous observez le comportement étrange et…

Il plongea ses yeux dans les miens. Quand il faisait ça, je pouvais entrevoir ce qu'il était réellement : une créature millénaire et totalement étrangère à notre monde.

— Vous êtes une humaine qui a de la cervelle et du cœur. Vous avez aussi des connaissances et vous avez choisi de fréquenter le Pouvoir. Comme tout humain… de ce genre, vous êtes vouée à vivre plusieurs existences. Vous êtes en train de changer… de renaître. La naissance n'est jamais facile. Tout ira bien Constance. Vous verrez, vous serez tellement occupée, que vous n'aurez même pas le temps de penser à moi.

Il déposa un baiser sur mon front et sortit en fermant la porte qui grinça derrière lui. Je restai immobile, les yeux dans le vide pendant de longues minutes, tandis que des larmes silencieuses coulaient sur mes joues. Finalement, je me levai, éteignis les lumières et rentrai dans ma pension. Je ne m'endormis qu'à la fin de la nuit.

 


2- Trois invitations

 

Je crus avoir l’explication à ses conseils sibyllins en décachetant mon courrier le lendemain, alors que j'étais arrivée la première au laboratoire. Parmi les divers journaux et prospectus, il y avait une grande enveloppe constellée des timbres multicolores de la cité-état de Jarta. Je crus d’abord qu’elle était destinée au Docteur Hamilcar Dian, mon chercheur-invité, venu de l'Académie des Arts Mystiques du Méral.  Mais non. Elle m’était bien adressée : Professeur Constance Agdal, Faculté des Sciences, Laboratoire de Magie Fondamentale 1, Place de la Voie à Grande Courbe en Déjoué. J'en tirai une lettre sur laquelle était écrit en vernaculaire :

Chère Professeure Agdal,

Vos études sur les variations temporelles du Pouvoir ont attiré notre intérêt. Nous vous invitons à venir les présenter au 3ème Congrès International de Magie Expérimentale. Votre présentation d'une heure est prévue le 21 du mois du Coquillage à 14h.

Le congrès le plus prestigieux du petit monde du surnaturel ! Il n'avait lieu que tous les quatre ans. Et le 21 du mois du Coquillage était dans trois semaines ! C'était un peu court comme délai. L'un de leurs orateurs s'était-il désisté ? C'était la première fois que mes travaux attiraient leur attention. Il allait falloir mettre les bouchées doubles pour tout préparer, mais Albert avait eu bien raison. J’allais y gagner une immense notoriété et peut-être même des subventions. Certes, mes idées étaient jugées trop hardies par nombre de mes collègues qui tenteraient certainement de me couvrir de ridicule, mais ces réunions étaient justement faites pour ce genre de discussion et j'avais une grande pratique des critiques, dénigrements et interrogations de toute sorte : j’avais passé le plus clair de ma vie à justifier mon existence.

De toute manière, aux temps anciens, l’étude du Pouvoir avait été jalonnée de théories contradictoires et de catastrophes. Quand il avait disparu pour aller se promener dans un autre univers, nombre de gens avaient poussé un grand soupir de soulagement. Ensuite, le culte de la Voie de l’Illumination s’étaient attaché à faire disparaître toute trace de sa présence et, sur le Continent Nord, avait presque réussi. Cela nous avait laissé complètement démunis face au retour de cette énergie mystique. Nous ne savions plus que faire lorsqu’un démon apparaissait soudain au milieu des rayons d’un grand magasin, était invoqué accidentellement en récitant une comptine ou lorsqu’un talisman était activé par erreur. De plus, si certain espéraient tirer des applications industrielles de la magie, les nouvelles règles modernes du profit et d’argent semblaient avoir du mal à cohabiter avec sa Première Loi, celle qui disait que chaque sortilège avait un prix. 

Le grincement de la porte et un « atchoum » sonore m’annoncèrent l’arrivée d’Hamilcar Dian, en proie à l’un de ces accès d’éternuements qui l’empoisonnaient depuis quelques semaines. Le printemps de Grande Courbe ne lui réussissait pas. Nous n'avions jamais parlé de l’incident où il m’avait récupérée inconsciente près du laboratoire de Léandre, mais je ne pouvais m'empêcher d'éprouver une certaine gêne lorsque j'étais seule avec lui.  Malgré sa timidité et son sens de la gaffe, il était loin d'être idiot et je me demandais régulièrement ce qu'il avait pu deviner de mes mésaventures.

Depuis son arrivée, mon chercheur-invité de la Faculté des Arts Mystiques du Méral s'était quelque peu mis à l'aise. J’avais découvert un homme affable et bon vivant, capable de parler de vin ou de gastronomie avec lyrisme et d’amener parfois des gâteaux au laboratoire. Cela tranchait nettement avec l’austérité habituelle de mes confrères, plus habitués aux nourritures spirituelles. Mais après tout, m’étais-je dite, les Méralais étaient connus pour leur goût des plaisirs. Leur cuisine mystique était célèbre, ainsi que certaines pratiques intimes à en croire les romans populaires, mais je n’avais pas pris la peine d’approfondir la question d'autant plus que mon nouvel assistant avait toujours fait preuve d’une correction exemplaire. Pas une demi-allusion graveleuse, contrairement à Alcide.

Il avait même commencé à s'habiller avec une certaine recherche. Je devais reconnaître que le costume qu'il portait ce matin-là, dans un camaïeu subtil de bruns et de verts, mettait sa silhouette élancée en valeur. Sa courte barbe couleur de nuit avait du être enduite de quelque onguent pour la faire briller etses cheveux étaient tirés en arrière, nattés et attachée par un ruban de soie fauve. Je n’allais pas lui dire que cela accentuait ses oreilles décollées. Ce matin-là, il avait l'air inhabituellement excité.

— Bonjour Professeur Agdal. Quelle belle journée, n'est-ce pas ?

— Bonjour Docteur Dian. Magnifique. D'autant plus que je viens de recevoir une invitation pour le Congrès International de Magie Expérimentale.

Son visage s'éclaira, avant qu’il ne le plonge dans ses grandes mains sombres pour étouffer un éternuement.

— Mais c'est splendide ! J'allais vous en parler justement : mon vieux maître, le professeur Gassama, ne pourra pas s'y rendre cette année. Avec la Guerre du Détroit, le voyage n'est pas sûr…

— Je croyais que ce conflit n'avait lieu qu'entre le Nadinh et le Paras. Votre pays est-il également impliqué ?

— Pas directement. C'est compliqué. Ces armées coulent indifféremment tout navire étranger qui passe à leur portée, fut-il civil ou militaire. Certains politiciens parlent d'intervenir, ne serait-ce qui pour protéger notre commerce, notre pêche et nos citoyens.

Il soupira et alla se servir une tasse du brouet sombre qu'il appelait son thé.

— Toujours est-il que le professeur m'a prié de faire sa présentation à sa place. Nous pouvons nous rendre ensemble à Jarta.

C'est là que l’euphorie s’effaça et la réalisation de ce que j'allais entreprendre me heurta de plein fouet. Le port-franc de Jarta se trouvait à près de trois mille kilomètres au sud de Grande Courbe, séparé du Déjoué par une vaste région hostile appelée la Plaine. Jadis parcourue par des tribus nomades et de caravanes, elle était à présent vide à l’exception de quelques villes dont Tourmayeur. En dehors d’elles, quelques bandes de proscrits vivotaient tant bien que mal de banditisme et de divers trafics. Rejoindre ma destination impliquait de contourner cet endroit peu accueillant ce qui entraînait un long périple.

Une vague de panique me monta à la gorge et je faillis décider là, immédiatement, de refuser l’invitation. Depuis que je m’étais établie à Grande Courbe, je ne m’en étais jamais éloignée de plus d’une vingtaine de kilomètres. La seule exception fut une visite au Dagher voisin, une véritable expédition pour laquelle j'avais dû avoir recours aux services de l'une de ces dames de compagnie qui se louaient à l'heure, à la semaine ou au mois, car le pays refusait l'entrée aux femmes seules. Ma compagne tarifée m'avait coûté une fortune et n'avait pas arrêté de râler devant toute nouveauté qui s'était présentée sur notre route. Même la couleur des motofiacres, d'un vert très laid, j'en conviens, l'avait profondément traumatisée.

Je détestais les voyages. Le périple que j'avais effectué, enfant, pour fuir ma cité ne m'avait pas laissé un souvenir particulièrement agréable. Si pénible, en fait que je ne l'évoquais jamais, espérant qu'un jour il se dissoudrait au fond de ma mémoire. Mais comme j'allais l'apprendre, certains souvenirs ne vous lâchent pas comme ça.

Entre-temps, Hamilcar s'était assis sur une chaise trop basse pour sa grande carcasse tout en continuant à parler avec enthousiasme du congrès. Le gros matou noir du vaguemestre entra et vint se frotter à mes jambes. Je me repris et me rappelais le conseil d'Albert. Sans doute la lettre était-elle arrivée hier soir et l'avait-il aperçue dans la guérite. Alors, j'allais être rationnelle. Cette invitation était excellente pour ma carrière. Je parlerais devant un parterre d'experts qui n'avaient pas les préjugés idiots des Déjoués contre les femmes et les tourmayens. Il y aurait des possibilités de contacts. De collaboration. De mécénat. Les dieux, s’ils existaient, savaient que j'en avais besoin ! De toute façon, je n'avais jamais rien obtenu dans ma vie sans suer sang et eau ou me battre bec et ongles. Cette fois-ci, ce ne serait pas différent. Aussi déclarai-je d’une voix affirmée :

—Je n’ai pas encore regardé comment effectuer le trajet. J’avoue ne pas avoir l’habitude des voyages.

Hamilcar prit une gorgée de sa boisson.

— Voyons… Il y a le dirigeable qui fait le trajet en deux jours, mais qui est fort cher. J’ignore si la Faculté sera prête à payer une telle dépense… Il y a le Dragon Express, encore plus cher et qui, à en croire les rumeurs, est souvent la cible de coupeurs de route. Ensuite il y a le bateau à aubes qui descend le Dhor Hondo qui prend huit à dix jours… Finalement, il y a le train jusqu’à Drisla puis un deuxième jusqu’à Ghofah, après il faut traverser le Lac Long en bateau et prendre un troisième train qui dessert les villes côtières. Avec les correspondances, cela prendrait environ trois semaines…S'il y a le moindre contretemps, nous serons en retard.

Je poussais un profond soupir.

— Bon, j’irai poser la question au Doyen cet après-midi.

Il me scruta pensivement de son regard sombre :

— Quelque chose vous ennuie Professeur ? Vous avez l’air contrariée.

— Rien, rien. Simplement, je n’aime pas les voyages.

— Je vous assure que de nos jours, ils sont tout à fait tolérables. Mon trajet en train jusqu’ici a été très confortable et il y aura beaucoup de choses à voir en route, quel que soit la voie que nous emprunterons.

Je lui fis mon plus beau sourire :

— Je suis sûre que ce sera très intéressant. Il faut juste que je m’habitue à l’idée.

Il y eut un autre silence. Hamilcar se plongea ostensiblement dans la contemplation de son thé. Manifestement, il brûlait de me dire quelque chose. Toute à mon trouble, je me demandai une fois de plus s’il n’allait pas me soumettre à quelque chantage après l’épisode chez Léandre. Soudain, j’eus fortement envie d’un verre de Cointreau, une regrettable habitude dont je pensais m’être débarrassée.

Alors que le silence commençait à devenir aussi épais qu’un manuel de chimie, il posa sa tasse, manquant de la renverser et lança :

— Au fait, Professeur, ne m'aviez-vous pas mentionné que vous aimiez l'opéra hercynien ?

Je levai les yeux, surprise :

— Si fait.

— Il se trouve que… Hum… Que j'ai deux billets pour la première du Baiser du Scorpion dans cette nouvelle mise en scène dans une semaine. Me feriez-vous l'honneur de m’accompagner ?

Ma première réaction fut de décliner. Je n'étais pas allée au théâtre depuis des années par manque de temps. De plus, cela impliquait une toilette adéquate avec corset et je n'avais pas la moindre envie d'en remettre un. Cependant, Hamilcar me fixait comme un chien qui attendait qu'on lui lance un bâton et quelque part, la recommandation d'Albert refit surfacedans mon esprit. Peut-être y ferais-je une rencontre intéressante ? C'est ainsi que je m'entendis répondre :

— Avec plaisir.

Avant que je ne change d'avis, la porte s'ouvrit sur Ferdinand, notre laborantin d'un flegme à toute épreuve, Alcide, mon assistant, un  hypocondriaque aux moustaches tombantes prêt à tomber d'épuisement au moindre effort intellectuel, puis Isidore, l'étudiant stagiaire neurasthénique. Ils discutaient la grande nouvelle du jour : le mystérieux jarlan qui, avait été aperçu dans le parc des Douze Chênes, la nuit précédente. Le félin géant s'était échappé du zoo depuis déjà quelques semaines et semblait insaisissable. Plusieurs personnes avaient déclaré l'avoir aperçu de loin. Il devenait une légende urbaine. Alcide était d'avis que c’était le fantôme d’un animal mort une dizaine d’années auparavant. Ferdinand et Isidore penchaient pour un zombie. Pour ma part, je soupçonnais qu’il avait dû s'enfuir dans les bois depuis longtemps et que les témoins souffraient tous d'un excès de boisson forte. L'intelligence de ces animaux était légendaire aussi je ne voyais pas pourquoi l'un d'entre eux se serait attardé en plein centre-ville. Pendant qu’ils papotaient comme des pies, je me remémorai les déclarations d'Albert. Et si je m’intéressai aux ondes à proximité des failles ? S’il avait parlé de syzygie, peut-être cela voulait-il dire que le motif de base du Pouvoir prenait-il une forme particulière à cette période ? Et en général, quelles étaient les implications ? Hélas, l’incube n’était plus là pour m’éclairer. De toute façon, il s'était toujours montré singulièrement avare d’information dès il s’agissait de magie. Je me promis de faire une petite recherche sur le sujet.

Pendant la matinée, je commençai à mettre au point nos futurs projets d'expérimentation avec Hamilcar. Avant son arrivée, je n'avais jamais travaillé aux cotés d'un autre chercheur qui n'essayait pas de me marcher sur les pieds, tirer au flanc ou avoir toujours raison. Une expérience presque reposante, mais qui malheureusement, n'allait pas durer. Son contrat prenait fin six mois plus tard. Il allait me manquer.

Après le déjeuner, nous allâmes régler le problème du voyage avec le doyen. Il eut l'air surpris et plus contrarié que je ne m'y serais attendue. Certes, j'étais la seule chercheuse de la Faculté à être invitée. Une femme, d'origine tourmayenne de surcroît, allait défendre les couleurs du pays au lieu de l’un de ses favoris. Quelle honte ! Cependant, il me sembla qu'il y avait autre chose. Un vague soupçon traversa mon esprit, naturellement méfiant : se pouvait-il qu'il ait intercepté cette invitation il y a quelque temps déjà, l'ait gardée par devers lui et qu'Albert l'ait découverte ? Je me promis de faire une petite enquête dessus.

Néanmoins, il appela sa secrétaire pour lui faire réserver les billets les plus économiques possibles sans écorcher le prestige de son institution. Nous devions embarquer sur le Dasondé dix jours plus tard et descendre le Dhor Hondo jusqu’à son embouchure, à Jarta. Nous n’allions pas nous retrouver dans le dortoir de la soute ou sous un auvent sur le pont, comme des dizaines de pauvres hères, mais dans des cabines minuscules. La secrétaire grogna en commentant que la réservation ne serait pas une tâche facile : l'été commençait et de nombreux touristes se rendaient sur la Côte, profiter des casinos, des bains de mer et de la vie trépidante qui, à croire les réclames allait faire d’eux les héros de leur propre roman d’aventures.

Alors que nous quittions le bureau, le Doyen me rappela:

— Professeur Agdal, puis-je avoir un mot avec vous?

Hamilcar me fit un signe de tête et sortit, le sommet de son crâne rasant le cadre de la porte. Je me retournai vers mon chef et poussait un profond soupir mental, car je m'attendais à ce qui allait venir. Lui-même me jeta un regard embarrassé par-dessus son large nez. En ce qui concernait mes relations avec mes semblables j’avais la fâcheuse tendance à répondre par la colère là ou d'autres réagissaient par la peur. Mon bien aimé supérieur ne le savait que trop. Il se redressa de toute sa teille, ce qui fit pointer sa bedaine et prit son ton le plus professoral :

— Je suis ennuyé de vous voir partir sans chaperon. Jarta est une ville… dangereuse. Surtout pour une femme déjouée.

— Je suis très touchée de vous voir me soucier de ma vertu, ironisai-je. Surtout après que j’aie du gifler le professeur Homard qui tentait de me pincer les fesses devant vous. Mais comme vous l’avez fait remarquer maintes fois dans mon dos, je trop vieille et aussi laide qu’un plat de choux. Pas un mâle ne remarquera mon existence. À en croire les journaux, cette ville grouille de femmes plus jolies et plus jeunes que moi.

Il tint bon.

— Tout de même, avec ces Sudistes, on ne sait jamais. La réputation de la Faculté est en jeu…

— De toute façon, je pars avec le Docteur Dian. Vous avez dit vous-même que ses manières sont irréprochables. Il défendra ma vertu.

— C'est un méralais. De plus, il est si maladroit que c’est peut-être vous qui aurez à le défendre...

— Peu importe, les apparences seront sauves, répondis-je d’un ton léger.

— Vous pourriez donner vos notes à Esmard qui fera la présentation à votre place et…

Nous y voilà.

— Pour qu'il se fasse une réputation avec MES travaux ? Me prendriez-vous pour une idiote, par hasard ? Si cela vous pose un problème insurmontable, je peux m’y rendre à titre privé. Il n’y aura pas de chercheur représentant la Faculté au congrès, c’est tout. De toute façon, votre Esmard baragouine à peine le vernaculaire. Il se couvrira de ridicule à la première question.

Le Doyen poussa un soupira à fendre l'âme. Il ne pouvait se permettre de n’avoir aucun représentant. Ce serait une terrible humiliation qui pouvait peser lourd quand il solliciterait le renouvellement de sa fonction l’année prochaine. Aussi, me contentai-je d’un petit sourire de satisfaction lorsqu’il grogna :

— Va pour le Docteur Dian.

Je me dirigeai vers la porte, lorsqu'il me rappela :

— Au fait, pourriez-vous me remplacer à une réception, jeudi prochain ?

— Que me vaut un tel honneur ?

Il ne jugea pas utile de se chercher des excuses :

— Je suis convoqué à une soirée du Ministère des Sciences avec Esmard et ni Gauthier, ni Saurdault ne peuvent venir. Mais l’homme qui organise la soirée nous a fait plusieurs commandes bien payées et il se pourrait qu'il nous en fasse d'autres. Florizel sera là, mais il faudrait quelqu'un de plus gradé. Vous n'avez qu'à y aller.

— Comptez sur moi, répondis-je avec une certaine jubilation.

Le Doyen ne me déléguait l’honneur de représenter la Faculté que lorsqu'il n'avait pas le choix. Une femme donnait une mauvaise image. Je n'allais pas laisser passer cette aubaine. Il ramassa un bristol frappé de l’emblème bleu et or de l’Institut des Sciences Occultes sur son bureau. Je pris le carton avec un léger sourire et y jetai un coup d'œil :

Invitation pour deux personnes à la soirée privée d'ouverture de l'exposition exceptionnelle d'artefacts récemment excavés dans le secteur XVII de Tourmayeur par la Société Chassetrésor de Messieurs Cadhémar, Tramène et compagnie, le dix de ce mois. Tenue de soirée de rigueur.

Je grimaçai intérieurement : des artefacts Tourmayens. L'endroit en était déjà bourré et ma dernière visite en ses murs avait eu des conséquences presque fatales pour ma santé. Autant dire que je me serais passée d’une soirée entière là-bas. Mais je ne pouvais pas reculer. J'avais besoin de me montrer le plus possible comme représentante du Doyen et si je déclinai sous quelque prétexte, il allait simplement se moquer de moi.

En sortant de son bureau, je décidai de passer par le laboratoire de paléographie thaumaturgique, emprunter un dictionnaire pour préparer ma présentation. En m'avançant dans le couloir, par-dessus le bruit de fond, je crus percevoir une aura de Pouvoir qui me sembla vaguement familière. Je frappai et ouvris la porte.

— Bonjour tout le monde, Pourrais-je vous emprunter…

Ma voix devint un coassement dans ma gorge alors que le souvenir me heurtait de plein fouet. L'aura. La bague. Je m'avançai mécaniquement dans la pièce, soudain plongée dans la brume des souvenirs. Florizel leva la tête du microscope avec lequel il l'examinait. Oui. C'était bien elle. Une opale chatoyante de toutes les couleurs de l'arc-en ciel, taillée en forme de fleur sur un épais anneau en or massif. Yartègien, Septième Dynastie. Mon père l'avait trouvée dans les Ruines de Tourmayeur près de trente ans auparavant. C'est ainsi que mes ennuis avaient commencé. J'avais alors quatre ans et j'avais entendu le bijou chanter son refrain inaudible de Pouvoir. C’est ainsi que mes parents avaient réalisés que j’avais le don. Seulement les enfants comme moi n'étaient pas sensés exister pour les sinistres Gardiens des Dogmes de la Voie qui régnaient en maîtres à Tourmayeur, pas plus que les artefacts magiques. Mes parents s'empressèrent de la cacher le plus loin possible. Ils prétendirent que j'étais malade et m'enfermèrent à la maison assez longtemps pour que j'oublie. Mais je n'oubliai jamais. J’appris juste à me taire. Plus tard, à Grande Courbe, mon père la vendit pour me payer des études. Je n'aurais jamais cru la revoir un jour…

— Professeur ? Quelque chose ne va pas ? interrogea Florizel.

Il remit ses lunettes sur son nez et passa la main dans sa tignasse brune. Je me repris. Officiellement, je ne percevais pas les ondes qui émanaient de cet objet. Et personne n'avait besoin de savoir que j'étais la fille d'un rat des ruines.

— Oh, ce n'est rien… J'ai un peu de mal à digérer la choucroute du déjeuner… C'est une bien jolie bague que vous avez là…

— Ah, les femmes et les bijoux ! C'est Agrifon Cadhémar, qui nous a demandé de l'analyser avec tout un lot d'artefacts.

Il indiqua un anticythère incomplet, tordu et rouillé, ainsi que des fragments informes en orichalque sur la paillasse. Des cercles à pignons. Des sections de tuyaux… Certains me semblèrent vaguement familiers. J’avais déjà vu des choses comme ça dans les Ruines. Mais je n’avais pas la moindre envie de m’en souvenir. Le nom par contre…

— Qui est-ce ?

Les chercheurs du labo de paléographie thaumaturgique tenaient plus des historiens que des sorciers et s’y connaissaient mieux en antiquités ou en vieux grimoires qu'en longueur d'onde ou puissance trispectrale. Leurs contacts étaient très différents des miens.

— Un riche oisif qui fait de l'archéologie en dilettante. Il est en train de faire des fouilles à Tourmayeur. Vous n'avez pas vu les affiches ? Il organise une exposition à la Fondation des Sciences Occultes.

— Si fait, le Doyen vient de me désigner volontaire pour le remplacer à la soirée d'ouverture… Cette bague est-elle spéciale ?

— Je n’ai rien trouvé pour l'instant. Yartègien, Septième dynastie… Elle a sans doute été rapportée à Tourmayeur par un pèlerin.

Je posai la question habituelle, bien que je connaissais la réponse :

— Est-elle chargée ?

— Oui, c’est un objet de Pouvoir, mais on ne sait pas à quoi elle sert. Pas à devenir invisible, en tout cas !

Je me repris en main complètement. Ce bijou, c'était du passé. Je n'avais plus rien à faire avec. Nous allions chacun poursuivre notre chemin.

— Fascinant ! En fait, j'étais venue vous emprunter votre dictionnaire de Haute Langue.

— Troisième étagère à partir du haut comme d'habitude.

En arrivant dans mon laboratoire, je m'empressai d'examiner l'enveloppe de l'invitation du Congrès : en effet, le tampon de réception de la lettre par la Faculté remontait à plus d'un mois. Le Doyen avait bel et bien tenté de m'embrouiller et, si ce n'avait été pour Albert, aurait réussi. Un jour, il me le paierait.

 

Naturellement, je rêvai des Ruines, cette nuit-là. Je parcourais à nouveau les couloirs déserts, sautai par-dessus des failles sans fond comme si je jouais à la marelle, traversai des gouffres vertigineux sur l'arête d'un mur branlant, me glissai dans des interstices trop petits pour un adulte et traversai des salles grandes comme des palais. Les vibrations du Pouvoir étaient partout et me berçaient de leur mélodie hypnotique. J'étais redevenue la gamine affamée qui avait quitté l'école car son père ne pouvait plus payer. À quoi servait l'école pour les filles d'ailleurs, à part leur faire ânonner les préceptes de la Voie ? Comme d'habitude, là, à dix bons mètres de la surface, dans la solitude des souterrains qui menaçaient de s'effondrer, la peur était la compagne familière mais la panique, un luxe au-dessus de mes moyens. Je me sentais libre. Personne pour me surveiller. Personne pour me donner des ordres, personne pour me battre… Là-bas, je me sentais en sécurité dans les ténèbres. Comme un rat.

Les murs étaient couverts d'inscriptions que je pouvais à peine déchiffrer, de fresques et de bas-reliefs étranges qui, à n'en douter, n'étaient pas bons à regarder pour une enfant de la Voie. Je ramassai des artefacts étranges en orichalque, des tuyaux de toutes formes, des pignons, des roues, des vis que je mettais dans ma poche en espérant les vendre, mais je cherchai surtout ce qui avait de la valeur. De l'or, des pierreries… Je n’en trouvai pas. Je continuai pourtant, pleine d’espoir. Je savais que quelque part, au détour d’un couloir, quelque chose m’attendait. Quelque chose d'important, j'en étais certaine. J'errai dans ce dédale sans fin jusqu’au matin…


Tourmayeur I

 

Si je me souvenais aussi bien de cette bague en opale, c’est parce que les choses commencèrent à changer après que mon père l’ait rapporté à la maison. Il l'avait trouvé en lisière des Ruine en récupérant des pierres taillées pour un chantier et se réjouissait de pouvoir en tirer un bon prix. Dès qu’il comprit que c’était un objet magique, il retourna la cacher là où il l'avait prise et n’en parla plus. Quelques mois plus tard, au printemps, ma mère mourut et nous l’enterrâmes sous un grand cerisier, au fond du cimetière dans une fosse sans nom avec les autres pauvres. Je me rappelle toujours les immenses ramures croulant sous les fleurs blanches, comme des ruisseaux de larmes d'argent.

 

L’année suivante, j’allai à l’école. De retour à la maison, comme toutes les petites filles de ma connaissance, j’aidais ma grand-mère qui commençait à avoir du mal à bouger avec son arthrose. Nous habitions dans deux pièces minuscules à la lisière de la cité de briques qui séparait la cité de pierres des riches du Bout Galeux et des Ruines. Nous étions cinq : en plus de ma grand-mère, mon père et moi, il y avait ses frères : Oncle Gibus, un peu simplet et Oncle Catulle avec son pied bot. Ni l’un ni l’autre n’avaient vraiment de travail. Déjà en ce temps là, je me rappelle être parfois allée me coucher sans dîner. Mais pour me faire oublier ma faim, ma grand-mère me racontait des histoires si extraordinaires, que je m’endormais la tête pleine de rêves. Nous étions des Agdal. Une branche tombée dans la misère, mais des Agdal quand même. Nos ancêtres avaient été parmi les premiers à se convertir à la Voie. Avant, ils avaient été des scribes distingués au service des plus grandes maisons. Bien sûr, elle évitait de préciser qu’ils furent un peu plus que cela : des mages et des prêtres. Mais un jour, m’assurait-elle, Un jour, tout irait bien. Un jour, on mangerait des gâteaux et on boira de la crème.

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Commentaires: 3
  • #1

    Rine (vendredi, 07 février 2020 14:28)

    Bonjour,

    Je découvre avec beaucoup de joie cet extrait. J’ai lu « La Machine de Léandre » il y a quelques semaines et j’espérais justement qu’il y aurait une suite. (Et je ne suis pas la seule, vos livres plaisent beaucoup à mes élèves !)

    J’aime beaucoup votre style et votre univers que j’ai découvert après avoir assisté à une conférence que vous animiez aux Imaginales d’Epinal il y a deux ans.

    De vous, j’ai déjà lu les deux tomes de Sorcières Associées, La Machine de Léandre et Le Loup des Farkas. Aussi j’espère que cette suite verra le jour.

    Serez-vous présente cette année aux Imaginales ?

    Bien cordialement,
    Rine.

  • #2

    Alex Evans (samedi, 08 février 2020 15:19)

    Bonjour,

    Merci de vos encouragements, je suis heureuse que les romans vous aient plus. Par contre, la suite de la Machine de Léandre risque d'être deux fois plus longue!
    Pour l'instant, je ne sais pas si je serai invitée aux Imaginales cette année.
    Bon week-end.

    Alex Evans

  • #3

    Rine (mercredi, 15 avril 2020)

    Bonjour,
    Merci pour votre réponse.
    Une suite deux fois plus longue cela veut dire encore plus de plaisir pour nous... et de travail pour vous. Je vous souhaite donc bon courage pour tout ce travail à venir. De mon côté avec la perspective de vous relire bientôt, je suis prête à patienter avec joie tout en vous envoyant de lointains encouragements.
    Bon confinement à vous et vos proches et merci pour les livres que vous offrez actuellement.
    Au plaisir,
    Rine.