La Science-fiction est-elle moribonde?

 

En 2007, Ridley Scott avait annoncé: « Science-Fiction is dead ». Cela ne l’a pas empêché de faire « Prometheus » quelques années plus tard, mais ça a quand même relancé le débat.

J’avais moi-même laissé tomber la lecture de la SF depuis quelques années car je pensais qu’elle devenait franchement dépassée par la réalité. J’y suis revenue depuis quelques mois grâce au rayon autopublication d’Amazon. Les discussions récentes sur le forum de Cocyclics m’ont aussi poussée à tenter de faire le point.

D’abord, désolée, mais ce que je vais dire vaut surtout pour la SF anglophone. Dans nos librairies et bibliothèques, les quelques auteurs francophones sont noyés dans la masse des traductions de l’anglais. Cette masse donne d’ailleurs une vision biaisée de ce qui se publie réellement Outre-Manche ou Outre-Atlantique. C’est un peu comme si un anglophone jugeait la littérature SFFF française à travers les rares œuvres traduites en anglais, en particulier Marc Lévy et Bernard Werber (je me demande ce qu’on leur reproche à ces deux-là : juste leur succès ?).

La question de savoir si la SF est moribonde revient régulièrement aux US depuis au moins 15 ans. Ce qui est écrit dans cet article http://www.sfwriter.com/rmdeatho.htm me semble encore largement valable : les éditeurs, en ces temps de crise, ne sont prêts à miser que sur des sujets dont les lecteurs ont l’habitude et qui vont se vendre.

D’autre part, pour les auteurs, il est facile de traiter de thèmes anciens et bien rodés : holocaustes de toute sortes, post-apo, cyberpunk, dystopie, space-op’, clonage… Il n’y a plus rien d’ « expérimental », la SF possède pratiquement ses propres canons, comme la romance. La preuve d’ailleurs, l’existence d’une classification par sous-genre qui permet au lecteur de trouver tout de suite ce qu’il aime. Comment classeriez-vous « 20 000 lieux sous les mers » parmi les étiquettes actuelles ?

L’intérêt, pour l’auteur moderne, c’est que ces thèmes servent essentiellement de décor à une intrigue souvent très classique, avec émotions, thèses morales, fantasmes sexuels, violence etc… De plus, les romans ont lourdement subi l'influence du cinéma, de la TV et plus récemment du jeu vidéo, bref, des domaines où on cherche au maximum la rentabilité, vu les sommes investies. Victime de son succès, la SF est devenue un produit commercial comme un autre.

Donc, actuellement, les thèmes de la SF sont en gros : catastrophe, post-apocalyptique, cyberpunk, dystopie, space-op’, clonage et tout ça dans les couleurs les plus sombres. Plus l’ajout d’autres genres pour avoir l’intrigue, genre policier ou romance.

Or, les thèmes réellement débattus en ce moment sur le futur de l’humanité sont : changement climatique, surpopulation, migrations, épidémies (pas seulement humaines, mais du bétail et des plantes, voire des abeilles), définition de l’économie de marché, déplétion des ressources...

Vous ne trouvez pas qu’il y a comme un décalage, là ?

Moi, si. Les thèmes de la SF sont en passe de devenir franchement ringards.

C’est drôle, plein d’auteurs peuvent imaginer un monde affreux où les ordinateurs auraient pris le pouvoir et feraient tout (avec quelle source d’énergie ?), mais quasiment personne ne peut s’imaginer une société sans pétrole. C’est là qu’on voit à quel point la SF est dominée par les américains !

Bien sûr, si vous voulez camper une histoire de SF dans un monde où le réchauffement climatique a eu lieu ou alors, sans pétrole, il va falloir se documenter un minimum. Oui, lire des trucs scientifiques sérieux et abscons. Hein? Il faut lire de la science, pour écrire de la SCIENCE -Fiction? Et puis quoi encore? C'est bien moins drôle que des mutants qui se tirent dessus au pistolaser.

Certes, mais est-ce qu'une bataille au pistolaser, ça fait réfléchir? La grande fierté de la SF a été de soulever des questions sur le présent, le futur, la société, la technologie, etc..., non? Or, les sujets de réflexion ont été quasiment les mêmes depuis plus de 40 ans: la violence, le totalitarisme, les grandes corporations, l'exclusion, l’égalité des sexes. Pour les romans plus "ordinaires", c'est "un individu contre le reste du monde", "le parcours du héros", "l'amour surmonte tous les obstacles" et "vive la famille" (ben oui, très américain). Certes, c'est des sujets importants, mais il y en a d'autres, non? Que diriez-vous de la survie au quotidien sans zombies ni groupuscules hostiles? Les migrations? Le vieillissement? Les familles recomposées? L'économie de marché sans corporations géantes? Les relations homme-travail?

Bref, si vous voulez écrire de la SF qui ne sera pas trop ringarde dans 10-20 ans, il va falloir faire des efforts et se documenter. Pire, il va falloir définir ce que vous pensez d’un monde plus chaud et peut-être sans pétrole, ni charbon, par exemple : sera-t-il mieux ? Pire ? Ni mieux, ni pire, mais différent ?

Les seuls auteurs à s'être penchés sur la question sont des militants, comme Paolo Bacigualupi ou Kim Stanley Robinson. Mais faut-il être un militant pour écrire de la vraie SF de nos jours? Cependant, ces thèmes commencent à faire discrètement leur apparition, non pas parmi les best-sellers anglophones traduits en français, mais dans deux secteurs très différents :

- Les livres pour enfants. Heureusement, la SF ça parle quand même d’avenir. Un exemple connu est « Lionboy » de Zizou Corner.

- Les romans auto-publiés anglophones. Oui, malgré la frilosité des lecteurs français, voire un certain snobisme « Moi, je ne lis que des romans qui sont passé par un éditeur ! » on y trouve des idées originales, voire des perles. Il y a aussi beaucoup de petits éditeurs indépendants, comme pour la SFFF française.

Enfin, nombre de ces récits ne sont pas catégorisés en SF, mais en littérature générale. Peut-être cette SF-là, ne sera plus un genre à part, qui sait?

Certes, nombre de romans sont maladroits ou développent toutes sortes de thèses qui ont tout de même plus à voir avec l’idéologie que la science. Mais au moins, ils sont sur la bonne voie !

Bref, pour continuer à faire de la Science-Fiction, pas de surprise, il faut faire des efforts et surtout regarder l'avenir, pas le passé.

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Commentaires : 6
  • #1

    ghaan (mardi, 10 janvier 2017 23:10)

    Hello! Je te trouve bien dure avec la SF! Si tu es si blasée c'est peut être que tu ne regardes pas du bon côté. En SF comme dans tous les autres genres de l'imaginaire le Japon a 10 ans d'avance. Qu'est ce que j'ai été vexée en voyant l'occident découvrir les jeux de massacre avec hunger game.
    Battle royal?
    Et soit dit en passant, Mira, mon bouquin traite de réchauffement climatique, de guerre de l'eau et de terrorisme. Et toutes mes lectrices me disent qu'elles n'ont jamais vu de tels pouvoirs… mais c'est un clone d'Akira ahah!

  • #2

    julien wacquez (mercredi, 11 janvier 2017 13:57)

    Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce constat. La science-fiction de 2016 aux États-Unis, c'est plusieurs centaines (milliers ?) de nouvelles publiés dans de nombreux magazines imprimés ou numériques. Le réchauffement climatique c'est un thème présent en science-fiction depuis les années...1950 - même en France. Des traditions de SF qui jusque là étaient resté inconnu dans les pays occidentaux se révèlent (Chine - Moyen Orient - plusieurs pays d'Afrique)... La production de science-fiction explose depuis une dizaine d'année. Alors oui, en effet, dans le lot il y a une bonne part de soupe commerciale, c'est - hélas - inévitable. Mais il y a aussi des chef-d'oeuvres. Cet article rend plutôt compte d'une méconnaissance de la production contemporaine de science-fiction dans le monde.

  • #3

    Alex Evans (mercredi, 11 janvier 2017 22:20)

    Ah, ben il y en a qui suivent!
    Effectivement j'ai commencé mon article en précisant que je parlais de la SF "grand public". Certes, il y a des romans comme Green Earth ou River of Gods, Mais c'est plutôt pour un public ^restreint d'intellos. Ce n'est pas ce que les maisons d'édition vont publier en quantité et faire de la pub dessus. Quant à publier de la SF non anglo-saxonne... Même en France, on a du mal.

    Je suis d'accord que le Japon est bien en avance là-dessus et j'aimerais bien savoir pourquoi: culture? Relation différente à la technologie?

  • #4

    Ysen (vendredi, 13 janvier 2017 01:15)

    A mon avis, si la SF se meurt, ça vient surtout de l'image qui est donnée de ses lecteurs (geeks débiles qui vivent chez leurs parents et n'ont pas le sens des réalités) et du fait que les rayons sfff en librairie s’appauvrissent dramatiquement. (Et ça s'est accéléré depuis la fermeture de Virgin, me demandez pas pourquoi...) Si on y trouve peu de jeunes auteurs neufs et innovants, on ne trouve plus non plus les classiques... Tout cela a été noyé dans les novelisation de jeux vidéos et les romans formatés répondant aux canons définis par la bit-lit. La SF se meurt parce qu'en plus de se faire dénigrer elle a justement perdu ce qui en faisait une literature "d'avant garde" au profit des auteurs qui vont se vendre, les seuls lecteurs semblant échapper aux clichés des lecteurs de SF (et des lecteurs tout court d'ailleurs, chez es plus jeunes) etant ceux qui se complaisent dans les twilight et assimilés

  • #5

    ghaan (vendredi, 13 janvier 2017 21:53)

    Bon j'arrive pas à répondre donc je fais un nouveau post. Alors désolée Julien, j'avoue ne pas lire les magazines en anglais, non pas que je ne puisse pas mais y'a déjà tellement à lire… peut être qu'une des raisons pour lesquelles je connais mieux le japon est qu'un manga en français se consomme mieux qu'un pulp en anglais.
    Mais je persiste et signe, en asie, la SF est différente. Je vais arrêter de dire mieux mais au moins différente. Pourquoi alex? C'est une bonne question. Le traumatisme de la guerre a beaucoup joué, un besoin d'extérioriser. Besoin d'extérioriser aussi la pression sociale plus forte que chez nous pour sûr. Mais aussi, je pense que la puissance de leur imaginaire vient d'un mélange de cultures et donc de perceptions du monde. Entre le bouddhisme, le Shintoisme, le christianisme et le scientiste galopant, il y a plus d'un grand écart culturel à accomplir! Bref, une société contrainte et perturbée, une richesse culturelle et une grande ouverture d'esprit doivent y être pour quelque chose. Ou peut être que, tout simplement, le système éditorial japonais des " jump" est basé sur une sélection naturelle qui manque en france. 10000 jeunes mangaka envoient leurs idées à 20 jumps différents qui en publient chacun une cinquantaine et mettent les chapitres à disposition du public pour une somme dérisoire. À partir de là c'est "que le meilleur gagne!" Et seule la crème arrive en france (plus quelques bouses commerciales bien sur ;) enfin bon ce n'est qu'une théorie, après, chacun ses goûts! ^-^

  • #6

    Alex Evans (vendredi, 13 janvier 2017 22:12)

    @Ysen: effectivement, l'arrivée des jeux vidéos n'a pas amélioré les choses! Cependant, je pense qu'il reste potentiellement des jeunes lecteurs pour la SF: ceux qui lisent "Hunger games", "Silo" ou "Divergente". Certes, ces romans sont un poil faibles sur le coté "science", mais au moins, ce n'est pas de la guimauve.
    @ghaan: bon, la sélection naturelle des romans en France, on peut toujours rêver. Quoi que, avec l'autoédition...