Le Parcours de l'héroïne

Judith, Benjamin Constant
Judith, Benjamin Constant

Qu'est-ce que le "Parcours du héros"? C'est tout simplement de l'intrigue centrale de la plupart des romans populaire et des contes de fées: le héros par en quête de quelque chose avec l'aide d'un mentor et finit par l'obtenir après avoir vaincu le méchant. Cerise sur le gâteau, il peut épouser sa fiancée! Ce scénario s'applique aussi bien à l'histoire du chevalier qui va délivrer une princesse prisonnière d'un monstre qu'à Harry Potter ou Star Wars (la princesse en moins) et semble être un schéma général qui remonte à la nuit des temps et qui existe dans toutes les cultures. Il semble parler à tous les êtres humains, n'y est-il pas question de surmonter des épreuves, atteindre un but, grandir... Il est particulièrement populaire en fantasy, un genre qui revendique ses racines qui plongent dans les contes et les légendes.

 

Et quand le héros est une héroïne?

  Ben nombre d’auteures de fantasy, même "féministes" semblent croire que si leur héros est une femme, elle est dispensée de parcours. Il y a même des auteures féministes US qui sont d'avis que le parcours du héros n’a jamais existé chez les héroïnes, voire qu’il faut le réinventer. En général, elles insistent sur l'idée que l'héroïne ne doit pas accomplir ses exploits seule, mais être accompagnée, car c'est plus "féminin" de favoriser l'entraide, les liens sociaux, la tchatche, etc... Ça fait bien écho au style de fantasy féminine qu'on a depuis les années 90.

http://fangirlblog.com/2012/04/the-heroines-journey-how-campbells-model-doesnt-fit/

Ces auteures ont pet-être lu des bouquins académiques, mais clairement, elles n’ont jamais lu de conte de fée (les vrais contes de fée, pas ceux de Disney).

Il y a peut-être moins de héros féminin dans les contes. Il y a aussi des contes où l'héroïne se contente de subir les évènements, mais il y a aussi de nombreux contes avec un parcours parfaitement classique, exactement comme pour les garçons. L’héroïne part en quête d’un objet (Les 12 Mois, Russie), délivrer sa famille (Les Oies-cygnes, Russie, Les Cygnes sauvages, Grimm et pas Andersen, ici), son prince charmant (Le Taureau d’Orange, Irlande, A l’Est du Soleil, à l’Ouest de la Lune, Scandinavie, la Princesse Imani, Inde), voire son pays (La Princesse maligne, Russie). Ou alors, elle est abandonnée et doit retrouver son chemin et sauver son frère (Soeur Aliona et frère Ivan, Hansel et Gretel). Elle part peut-être moins loin que les garçons, plutôt chez la sorcière ou l’ogre de la forêt voisine qu’un pays lointain. Elle use de sa cervelle plutôt que de sa force, mais elle vit autant d’aventures et ne se fait pas plus aider que ses homologues masculins.

Dans nombre de versions de Cendrillon, le bal n’arrive qu’à la fin, après moult aventures et l’héroïne ne vit pas chez une belle-mère sadique, mais s’est enfuie depuis longtemps pour venir travailler comme souillon au château du roi (comme dans Peau d'Ane).

Bref, les contes traditionnels sont presque plus gratifiants à lire d’un point de vue féministe que les romans de Fantasy modernes.

Malheureusement, depuis une vingtaine d'année en SFFF, les parcours de l’héroïnes sont rares et souvent bancaux. Il y a des exceptions flamboyantes, genre Hunger Games :

http://thebookwars.wordpress.com/2013/12/19/heroes-heroines-and-heroic-journeys/

Et je ne serais pas surprise que ce soit la cause du succès du bouquin. Le domaine où on trouve un peu plus de parcours de l'héroïne, c'est d'ailleurs justement dans les ouvrages pour enfants ou ados.

Je pense que la première raison d'une telle désaffection est que les auteures de fantasy ne se sont jamais sérieusement intéressées au « Parcours du héros » est qu'elles croient réellement que ça ne les concerne pas. De plus, elles n’ont pas été nourries aux contes traditionnels, pleins de crasse, de fureur et de sang, mais plutôt aux dessins animés modernes.

D’autre part, comme je l’ai dit ailleurs, la Fantasy a été fortement inspirée par la romance moderne. Et là, on a une figure impossible pour le parcours du héros : le mentor, l’antagoniste et le fiancé sont tous trois remplacés par le prince charmant. Du coup, l’héroïne ne sort pas grandie de l’histoire, ayant acquis la maturité, la force, un objet magique, un royaume etc… elle en sort simplement maquée et aussi vulnérable que lorsqu’elle y est rentrée. C’est vrai que ça permet de faire des épisodes à rallonges et la faire kidnapper plusieurs fois, dans le même schéma que les vieux pulps où le kidnapping était simplement écrit du point de vue du Prince Charmant à la rescousse. Bref, rien n'a changé.

Remarque: certains vieux pulps, en particuliers les romans de Burroughs (celui de Tarzan et de John Carter) avaient une demoiselle en détresse qui finissait par s'enfuir toute seule, pour retomber dans un autre danger au chapitre suivant et ainsi de suite jusqu'à retrouver son prince qui vivait lui aussi moultes aventures pour la retrouver. Du coup, on avait un parcours du héros pour chacun des protagonistes. Ceci pour dire que certains vieux romans sont beaucoup plus "féministes" que la bitlit moderne.

C’est là que vous devez réfléchir sérieusement au lectorat auquel vous destinez votre prose. Les garçons peuvent lire un récit où le perso principal est une fille (même Gemmel en a écrit, c’est pour dire…), même un récit où il y a une histoire d'amour, mais pas de romance. Vu la taille du lectorat français de romans de Fantasy, je vous conseillerais de vous adresser à un public le plus large possible…

Pour savoir si votre roman tend vers la romance, c’est simple : changez le sexe de votre héroïne et regardez dans quelle mesure ça va influer sur l’intrigue. Un changement de sexe modifiera à peine les aventures de Katniss Everdeen, Tris Prior ou Anita Blake. Pour Cat Crawfield, il faudra réécrire les ¾ de l’histoire. Bien sûr, cette règle ne serait pas vraie si votre héroïne était, disons une courtisane manipulant ses clients, mais vous en connaissez tant que ça?

Surtout, quel est l'objet de la quête de l'héroïne en fantasy? Souvent, il n'y en a pas. Il lui arrive toutes sortes de choses qu'elle gère au coup par coup, quand elle ne les subit pas. Mais elle n'a pas d'objectif personnel.

Parfois, son objectif est dicté par des persos extérieurs, son copain, son mentor ou son patron. L'héroïne n'a pas non plus de but dans la vie en général. Dans Chasseuse de la nuit, on ignore ce qu'elle étudie à la fac ou à quel métier elle se destine. Idem pour le lycée dans Twilight. Bref, pour l'orientation scolaire, en fantasy comme en réalité, une carrière pour les filles, c'est en option. À coté, vous connaissez beaucoup de héros mâles dont on ne connait pas le job ou tout au moins les aspirations professionnelles? Un garçon qui n'a pas de but dans la vie au début de l'histoire est d'emblée présenté comme un "loser" !

Il y a quand même deux quêtes fréquentes chez les héroïnes: « s’affirmer dans un monde machiste » et "sauver sa peau".

"S'affirmer dans un monde machiste" part d'une bonne intention. Seulement autant ça a donné des romans sublimes dans les années 60-70 (La déesse voilée de Tanith Lee, par exemple), autant les histoires modernes sont pleines de clichés prévisibles. Peut-être simplement les auteures n'ont elles-pas vraiment été confrontées elles même à un monde machiste à l'ancienne, sans machine à laver, sans aspirateur, sans droit de vote, sans contraception etc...

"Sauver sa peau" passe parfaitement en littérature blanche. Il s'y retrouve mêlé en général à d'autres thèmes. Seulement, vous êtes en fantasy. Si votre héroïne était un garçon, non seulement il chercherait à sauver sa peau, mais il chercherait aussi l'artéfact/ magicien/stratègie etc... qui lui permettrait de défaire définitivement le méchant, le régime, sauver le monde etc... Bref, votre perso masculin aurait non seulement des objectifs et de l'initiative, mais aussi une dimension héroïque.

Prenons l'exemple typique d'un roman de fantasy récent: Keleana l'assassineuse de Sarah J. Maas (2013). L'héroïne, une "femme forte", est un assassin professionnel et, nous dit-on, la meilleure dans son métier. Ce qu'elle a bien pu faire pour mériter cette réputation n'est pudiquement pas évoqué. Au début du récit, elle croupit dans un pénitencier après avoir raté l'assassinat du roi, un tyran responsable du massacre de son peuple et sa famille. On lui propose de participer à un tournoi, dont le vainqueur deviendra l'assassin attitré au service de ce roi, justement. Les perdants retourneront croupir en prison. Je passe sur les multiples incohérences du roman. Durant le récit, l'héroïne, à part combattre dans le tournoi (dont les épreuves ne sont pas bien violentes, pour la plupart), flirte avec deux soupirants, examine les atours des dames de la cour et ressasse des souvenirs traumatisants.

Si à la place il y avait eu un garçon, il aurait certes participé au tournoi, flirté avec deux jolies filles et ressassé des souvenirs traumatisants. Mais il aurait aussi fait autre chose: il aurait cherché un moyen de s'enfuir, pour ne pas devenir l'assassin attitré d'un roi qu'il devrait haïr. Voire, il aurait cherché un moyen de le tuer, non seulement pour terminer son contrat et laver sa réputation d'assassin, mais aussi pour venger le massacre de son peuple et de ses parents. Ou alors, il aurait ourdi une vengeance machiavélique. Tout au moins, il aurait envisagé ces possibilités. Mais pour Kaleana, ces idées ne lui viennent même pas à l'esprit. Pourtant, elle a une opportunité très simple: séduire l'un de ses soupirants pour qu'il l'aide s'enfuir (l'un est le prince héritier, l'autre le chef de la Garde!). Mais non, elle reste sagement dans son coin, à attendre la prochaine tuile qui lui tombera sur la tête. Ce n'est plus un assassin endurci, mais une princesse déguisée en assassin. Vous avez dit "caractère fort"?

Si on avait un protagoniste masculin, non seulement il aurait eu un caractère différent, mais l'intrigue aurait été différente. Peu d'écrivains osent les antihéros masculins, en fantasy (l'Assassin royal est une exception notable!). Mais ici, l'auteure avait un "parcours du héros" tout prêt et a choisi de ne pas s'en servir, au profit d'une histoire insipide qui se termine par un Deus ex Machina assez peu subtil. Peut-être ne l'a-t-elle même pas vu, ce qui est pire, dans un sens.

Un rare exemple de protagoniste féminin avec un comportement "héroïque" est, encore une fois, Katniss dans Hunger Games. À coté, votre héroïne qui veut juste "sauver sa peau", apparaît comme une victime. Une petite chose qu'on a envie de protèger. Oui, même si c'est une "femme forte", un assassin professionnel, une vampire costaud et qu'elle jure comme un charretier.

Bref, "show, don't tell". Héros, c'est une question d'attitude.

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Commentaires : 2
  • #1

    ghaan écrivain (vendredi, 10 mars 2017 23:11)

    Je pense que le problème des exemples que tu cites est que les héroines ne sont pas assez travaillées. Clairement, ces filles manquent de volonté, n'ont pas de but et ça c'est une lacune aux règles de base du scénario. Peut etre que le fantasme a pris le pas sur le travail de structure.
    Quand à suivre le voyage du héros, fille ou garçon, perso, j'en suis revenu, je pense qu'il vaut mieux s'interesser aux besoins de croissance spirituelle et de résolution des conflits intérieurs du héros. Enfin, c'est juste un aparté sur la construction d'histoire et je sais que ce n'est pas le sujet, donc je reviens au féminisme.

    Depuis ton dernier article, qui m'a grandement perturbé ;) j'ai beaucoup réfléchi et observé et interrogé les auteures de romance et surtout de dark romance (sous domaine qui doit te faire sortir de tes gonds ;)
    Alors tu vas hurler mais je pense qu'il existe un voyage de l'héroine dans ces types de romances radicalement différent du voyage de vogler. L'héroine ne cherche pas ici à progresser elle meme ou à accomplir une quête mais à faire grandir son homme, à le changer, à le rendre meilleur. Je pense que cela vient d'un besoin né de cette société ou la probabilité de croiser des hommes mauvais est très forte (dans une ruelle sombre, au travail, dans la famille ou pire dans le mariage). On ressent le besoin de se dire à un niveau inconscient qu'on peut changer l'autre et que tout finira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et là, on reboucle avec le conte de fée et sa psychanalyse. Mais ne cherche pas l'elixir à ramener de la quête, cherche l'ogre, le dragon. On ne cherche pas à le tuer pour obtenir un objet qui sauvera le village mais à l'amadouer pour cohabiter avec lui. Dis moi, ce ne serait pas une résurgence inconsciente des mariages arrangés où il faut composer avec ce qu'on a? Bref, je lance des pistes. Je ne fais aucun jugement de valeur, je cherche à comprendre les origines. Ce sujet me fascine. Les femmes ne sont pas stupides, leur inconscient cherche un échappatoire à une situation sociale et un héritage culturel. Et ce que je sais c'est que notre société est sociopathe et que les démons se cachent partout autour de nous. D'où le besoin de changer l'autre avant de se changer soi meme et d'entrer dans le cycle du voyage du héros de vogler qui date peut etre d'une époque où on se battait contre des betes féroces et non des hommes.

  • #2

    Alex Evans (lundi, 13 mars 2017 21:19)


    C'est clair que ces héroïnes ne sont pas assez travaillées, mais si à la place, on avait un héros (tout aussi peu travaillé) on lui aurait tout de même collé un objectif. Donc oui, le fantasme, ou plutôt le cliché, a pris la place non seulement sur le travail de structure, mais sur le simple bon sens.

    Quand à suivre le voyage du héros, fille ou garçon, perso, j'en suis revenu, je pense qu'il vaut mieux s'interesser aux besoins de croissance spirituelle et de résolution des conflits intérieurs du héros.
    Mais le parcours du héros, ce n'est pas forcément un truc à la Tolkien! Il peut parfaitement être une croissance intérieure, une prise de conscience etc... Dans Farenheit 951, le héros réalise qu'il est au service d'un gouvernement oppressif et décide de s'y opposer: il est devenu un homme libre capable de prendre ses porpres décisions. Dans Ender's Game, le héros devient un pacifiste qui cherche à restaurer la race qu'il a détruite.

    Pour la Dark Romance, je suis assez d'accord. Je pense qu'elle descend en droite ligne des récits normatifs et moralisants mis à la mode en Europe par l'arrivée du Christianisme. Le prototype me semble être l'histoire de Grisélidis (un autre conte retranscrit par Perrault) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Marquise_de_Salusses.
    Par ailleurs, nombre d'antagonistes dans les contes ne sont justement pas des bêtes affamées, mais des créatures/individus qui veulent violer/enlever/épouser la princesse, voire le prince quand le perso principal est une héroïne.