Caractérisation: les émotions et quoi d'autre?

Conan le barbare de John Milius
Conan le barbare de John Milius

Savez-vous pourquoi je ne me suis attachée à aucun des persos de A song of Ice and Fire? Parce que franchement, ce ne sont pas des flèches. Pour parler comme les spécialistes de management, ils manquent de vision à long terme, ont des oeuillères et on se dit qu'ils sont la cause de la moitié au moins de leur problèmes. C'est sur qu'en tant qu'auteur, vous ne regrettez pas d'avoir à les trucider.

Lorsque j'ai lu Game of Thrones en 1999 et que je suis arrivée au passage où Ned Stark explique à la reine Cersei qu'il connait son infidélité, son inceste et que ses enfants sont illégitimes, le livre a failli me tomber des mains. À partir de là, je voyais venir l'intrigue: il allait se faire assassiner avec le roi et le reste de l'histoire serait à propos de l'un de ses enfants qui entreprendrait de le venger. Heureusement, GRRM a été plus malin que ça et le manque de cervelle de ses persos apparaît tout à fait volontaire. Voilà ce que les américains appellent un personnage "too stupid to live" (trop stupide pour vivre). Pas surprenant que cet auteur puisse les trucider par brouettes entières sans se poser de questions.

À coté, prenez le héros de Gagner la Guerre de Jaworski: il passe son temps à analyser la situation que ce soit au plan basique, l'endroit où il se trouve au cas où il devrait se chercher une échappatoire, ou la politique de l'instant et sa place dans la situation. Il observe les gens autour de lui avec précision, ce qui nous donne des descriptions au scalpel. C'est ainsi qu'il a du acquérir un grand sens de la psychologie. Vous vous dites que cet homme n'a peut-être pas une vaste culture générale, il n'est ni un scientifique, ni un mage, ni un artiste, comme beaucoup de persos de fantasy, mais qu'il est très intelligent et saura tirer le meilleur de n'importe quelle situation. Contrairement à ce qu'on a l'habitude de croire, c'est aussi le cas des personnages de barbares chez R. E. Howard: Conan est inculte et en est parfaitement conscient mais il possède un solide bon sens, peu d'à-prioris et va apprendre sur le tas au fur et à mesure de ses aventures. Cela l'oppose en général aux persos "civilisés" qu'il rencontre. Eux sont prisonniers de leur convictions et de leurs traditions.

Celà m'amène à un préjugé tenace, en fantasy, comme dans la réalité: avoir une vaste culture générale, être de noble naissance et être intelligent c'est la même chose. Malheureusement non! Pensez simplement à certains hommes politiques ayant fait de longues études... Bref, ça ne me gène pas d'avoir un sorcier instruit et idiot (il risque d'ailleurs d'être un danger public), un roi instruit et idiot etc...

L'intelligence (oui, un concept vaste et fumeux) est l'un des plus gros problème de nombre de persos de fantasy. D'ailleurs, si vous lisez les nombreux articles sur l'aide à l'écriture qui pullulent sur le Web, aucun n'en parle dans la caractérisation des personnages. Les auteurs de fantasy prennent grand soin d'insister sur leurs émotions, mais ils oublient d'y adjoindre une cervelle! Or, il en faut une pour analyser une situation et réagir de façon adaptée, surtout si vous avez choisi de mettre votre personnage dans une intrigue tordue! De plus, rares sont les persos de fantasy que vous voyez réellement tirer enseignement de leurs expériences au cours du récit. Du coup, pour les sauver des différents dangers qu'ils affrontent, vous êtes obligés de recourir au hasard ou au Deus ex Machina au lieu de les laisser s'en sortir tous seuls.

C'est ainsi qu'on se retrouve avec des protagonistes qui subissent passivement les événements, suivent les prophéties et les sorciers à barbe blanche sans se poser de question et ont les réactions d'un gamin de 10 ans ou moins. C'est aussi le cas des mentors qui envoient leurs protégés en quête sans rien leur expliquer, alors que dans la vie rien ne vaut un bon briefing bien clair, suivi d'une séance de questions. Et bien sûr, vos héroïnes ont un caractère "fort" et "rebelle", mais sans cervelle, elles apparaissent comme puériles.

Si en Science-fiction, les protagonistes ont le droit d'être intelligents (en plus, ils sont souvent des scientifiques de pointe), en Fantasy, ceux qui sont capables de tenir un raisonnement sont présentés comme des individus froids, calculateurs et en général, pas sympa. Le méchant a parfaitement le droit d'être d'une intelligence diabolique! Au contraire, les gens sympa sont émotifs et pas trop futés. Je n'ose même pas parler des héroïnes.

Bien sûr, si votre héros est un minimum intelligent, ça risque de changer sérieusement votre intrigue. Ned Stark organiserait peut-être un complot pour éliminer Cersei avant qu'elle ne trucide son mari et finirait peut-être par avoir un conflit ouvert avec ce dernier. Votre chevalier resterait à la maison au lieu de partir en quête et votre héroïne de romance tomberait amoureuse du geek, plutôt que du bellâtre musclé. Bref, celà VOUS obligerait à réfléchir aussi et vous demander ce que vous feriez réellement à sa place.

Écrire commentaire

Commentaires : 0