Les Clichés cachés: fantômes, spectres et revenants

Hamlet et le fantôme de son père, Eugène Delacroix
Hamlet et le fantôme de son père, Eugène Delacroix

Comme tout le reste, ce qui effraye n'échappe pas aux clichés. Depuis des siècles, les gens pouvaient avoir peur des araignées, mais considéraient les puces ou les moustiques comme simplement ennuyeux, alors qu'ils véhiculaient, eux, de vraies maladies mortelles (si vous vous demandé lesquelles, pensez à la peste pour les puces, quant au paludisme véhiculé par les moustiques il ne fut officiellement "éradiqué" d'Europe qu'en 1948). Dans mes commentaires sur les nouvelles chtulhesques de Robert Howard à paraître chez l'Ivre-book, j'ai tenté d'expliquer dans quelle mesure ses monstres innommables et abhorrés rentrent dans les clichés de l'époque, même si, HP Lovecraft, en créant le mythe de Chtulhu était en train d'inventer de nouveaux thèmes qui deviendront eux-mêmes des clichés.

Dans la plupart des récits, on trouve un fantôme et rarement plus. Il a généralement plus de chance d'être de sexe féminin que masculin. De son vivant, il est souvent de statut social aisé ou élevé. Et oui, même les fantômes n'échappent pas à la pyramide sociale combien de fantômes d’ouvriers, de clochards, de noirs ou de gays pouvez-vous me citer dans les romans de Fantasy ou même dans les légendes urbaines modernes? L'individu est mort de mort violente et souvent injuste. Attention: dans les romans d'horreur, la tradition est de ne donner aucune explication aux phénomènes surnaturels. Il existe des fantômes, point. Souvent, le fantôme tient une place importante dans le récit, tant sur le plan de l'intrigue que sur le plan symbolique.

Par contre, en Urban Fantasy, on a tendance à tout vouloir expliquer, voire y rajouter de la pseudoscience. C'est là que ça devient difficile: si vous avez des spectres, il faut que vous expliquiez comment vous concevez la vie après la mort dans votre histoire et pourquoi certains individus deviennent des fantômes et d'autres non. D'ailleurs, être un fantôme est-il un privilège réservé aux humains, ou existe-t-il dans votre monde des grenouilles fantômes ou des souris-fantômes? Un auteur de manga pourrait sans doute répondre à cette question sans hésiter, mais vous, y avez-vous simplement pensé?

Souvent, l'explication est que l'individu a été tellement perturbé par sa mort (violente et injuste) qu'il ne pouvait simplement pas s'en aller en paix dans l'Autre Monde. Ça passe si le récit se déroule aux US ou en Angleterre (tout juste). Mais si vous êtes en Europe Continentale pensez simplement aux nombre de morts violentes et injustes qu'il y a eu au siècle dernier: les champs de bataille des deux Guerres Mondiales et les camps de concentration divers devraient littéralement grouiller de spectres! L'un des rares auteurs à s'en être rappelé est David Gemmel qui fait s'opposer toutes les nuits deux armées de fantômes dans Waylander. Bref, si votre récit se passe en 2016, laissez tomber ce genre d'explication.

En Fantasy, nombre de spectres ont un lien affectif avec le protagoniste. Là aussi, le bât blesse: votre héros appartient-il à une culture où l'on a l'habitude de communiquer avec les morts? Si non, sa réaction initiale est-elle vraiment adaptée à la situation? Comment réagiriez-vous si vous aviez affaire au fantôme de votre grand-mère? Et celui de votre pire ennemi?

Souvent, le rôle des "gentils" fantômes est d'apporter de l'information au héros. Cette information s'inscrit-elle dans la logique de votre univers? Pourquoi votre fantôme peut-il soudain prédire l'avenir ou avoir connaissance d’événements qu'il ignorait de son vivant? La mort apporte-t-elle l'omniscience dans votre monde? Si oui, le statut de fantôme ne serait-il pas recherché par certains individus? Et surtout, pourquoi vos spectres ne révèlent-ils qu'une partie de l'info, juste assez pour plonger le héros dans la confusion, comme la mère dans le film "Crimson Peak"? Inversement, les révélations de certains fantômes tombent comme un deus ex-machina de l'information, à la façon du père de Hamlet.

Une autres considérations lorsqu'on invente un fantôme: comment est-il habillé? Au 19ème siècle, c'était simple: soit il portait un linceul, soit le vêtements qu'il avait le jour de sa mort (de préférence tachés de sang, ça fait plus classe). Sinon, que choisir et pourquoi? Enfin, quelles sont ses motivations? Il n'est pas rare de trouver un fantôme travaillant dans une quelconque équipe spécialisée dans le paranormal dans les romans d'Urban Fantasy. Comment peut-il dépenser sa paye? En chocolats? Champagne? Est-il un accro du boulot qui n'a même pas pu décrocher au-delà de la mort? Peut-il évoluer psychologiquement (cf Le Fantome de Cantreville d'Oscar Wilde) ou garde-t-il la mentalité qu'il avait le jour de sa mort?

Bref, un personnage qui n'est pas aussi facile à manier qu'on le croit.

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