Le juste prix

En 1990, je passai quelques semaines dans ce qui allait devenir la Russie. Le pays commençait son virage express vers l'économie de marché et l'inflation était impressionnante. Six cent francs (près de 90 euros) furent échangés au bureau de change de l'aéroport contre deux sacs de supermarché de billets de roubles.
Les magasins, encore d'Etat, étaient presque vides, les rares objets encore en vente, voyaient leurs étiquettes changer une à deux fois par jour, pour augmenter, bien sûr. Mais les rues étaient pleines de petits vendeurs avec leurs marchandises sur le trottoir.Ils pouvaient vous vendre aussi bien du lait qu'une bouteille d'eau avec de la peinture blanche ou une vraie fausse icône peinte la veille.
Bref, pas grand chose à acheter en souvenir pour une fana de shopping comme moi. Cependant, j'achetai... une casserole dans un magasin d'Etat. Drôle de souvenir, me direz-vous. Cependant, j'avais l'impression que ces derniers objets estampillés "CCCP", avec leur style solide, allaient devenirs des pièces historiques (et je l'ai toujours dans ma cuisine, merci bien). Son prix: 14900 roubles (à peu près 25 F, ce jour-là). Quelques années auparavant, le salaire moyen d'un soviétique était de 150 roubles et on pouvait parfaitement vivre avec ça.

Un peu plus tard, je passai devant le kiosque d'un vendeur de rue qui vendait, entre autre chose, des T-shirt avec des logos en pétard de la plus mauvaise qualité. Leur prix? 14900 roubles. Donc, une excellente casserole en inox valait le même prix qu'un T-shirt criard? Il y avait de quoi se demander si le pays n'était pas devenu fou, mais c'était peut-être la loi du marché? J'étais encore en train de méditer là-dessus lorsque l'étalage d'un autre vendeur me tapa dans l'oeuil: il vendait des livres. Là, au milieu d'un assortiment hétéroclite, se trouvaient... Les Contes d'Afanassyev en trois volumes, une édition des années 1905 avec de superbes illustrations. Un recueil de plusieurs centaines de contes russes, semblable aux contes de Frères Grimm (oui, je suis aussi un peu chasseuse de livres à mes heures). Son prix? 14900 roubles.

Je m'empressai de l'acheter, bien sûr. Puis je repris ma méditation sur la valeur des choses: une casserole en inox, un T-shirt minable et un livre de collection se retrouvaient avec le même prix. Difficile à avaler pour qui avait passé une partie son enfance dans ce qui avait été l'URSS. Les livres y avaient toujours été perçus comme des objets d'une grande valeur. La plupart de ceux que j'y avais lus, Winnie l'ourson, le Livre de la Jungle, etc... m'avaient été prêtés, car ils étaient introuvables en magasin. Certaines personnes les gardaient comme des investissements, comme d'autres, des lingots d'or. Ils étaient faciles à échanger de la main à la main au marché noir ou même à vendre un bon prix chez un bouquiniste officiel. Avec la censure, les bouquins avaient un sens particulier: on ne savait jamais lequel allait être déclaré "non conforme" et interdit. Les médias comme le cinéma ou la TV n'offraient pas autant d'évasion qu'en Occident. De plus, les livres étaient imprimés à des tirages beaucoup trop faibles pour couvrir les besoins de toute la population. Bref, tout ce qui est rare est cher, etc...

Cependant, les crises changent souvent l'échelle des valeurs. Ma grand-mère russe m'avait raconté qu'aux heures les plus noires de la Guerre Civile et de la famine qui suivit la révolution russe, on pouvait acquérir une bague en diamant contre un quignon de pain (si vous aviez un quignon de pain en trop, bien sur). Alors un ouvrage de bibliophile contre un T-shirt? J'aurais compris si l livre était échangé contre un gros pull bien chaud pour l'hiver. Mais le T-shirt criard? Ben le T-shirt était signe d'exotisme et d'occidentalisation, bref, il était à la mode. Que ce fut le T-shirt ou le livre rare, leur valeur était totalement subjective.

Et les livres électroniques autoédités dans tout ça?

 

Comme le dit ce billet de blog, leurs prix semblent entamer une course vers le bas. L'auteur anglophone Marc Dawson a suscité une vive polémique en expliquant sur son blog qu'il alignait le prix de ses oeuvres sur celui d'un café chez Starbuck. Je n'ai pas l'intention de me lancer dans une discussion sur l'argent que reçoivent les producteurs de café pour leur récolte. De la même façon, votre livre vous a valu des mois, voire des années de travail. Alors le comparer à un café vite avalé... Un musicien braderait-il aussi facilement ses CD?

 

D'un autre coté, la concurrence étant ce qu'elle est, les prix ne risquent pas de remonter. De nombreux auteurs anglophones, n'hésitent même plus à offrir quelques romans gratuitement pour attirer les lecteurs sur des sites comme bookfunnel. Le développement de cette affaire s'annonce intéressant, mais une chose est déjà certaine: si vous voulez gagner quelqu'argent en écrivant des romans de gare, vous devez être capable d'en écrire beaucoup, comme les auteurs de pulps d'autrefois. Et peu de gens sont capable d'écrire beaucoup sans recourir à des "recettes" toutes faites, mais ce sera l'objet de mon prochain article. Enfin, par analogie avec les pulps d'autrefois, nous devrions peut-être revenir à un tarif par mot ou par lettre?

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