Le Steampunk aux mille visages

Alors, le steampunk, c'est quoi? Ben oui, il y a des gens qui aiment faire rentrer tout dans des cases. Ces gens-là disent, au choix:

 

- Qu'il s'agit d'une uchronie dont le point de départ se situe au 19ème siècle

 

- Qu'il s'agit d'un roman de SF se déroulant dans l'Angleterre victorienne ou la France de la même époque.

 

- Qu'il s'agit d'un roman plein de grosses machines avec chaudière et engrenages.

 

- Qu'il s'agit d'un roman à l'esthétique du 19ème siècle.

 

- Qu'il s'agit d'un roman où tous les objets de notre époque fonctionnent à la vapeur ou au remontoir.

 

- Qu'il s'agit d'un roman à l'esthétique du 19ème siècle qui questionne notre époque moderne (d'où le "punk" de "steampunk").

 

- Qu'il s'agit de romans dans le prolongement des romans fantastiques du 19ème siècle, du genre de RL Stevenson.

 

Chacune de ces définitions admet des douzaines d'exceptions et pas des moindres. Les Voies d'Anubis, l'un des premiers romans classifiés steampunk, publié par Tim Powers, l'un des fondateurs du genre en 1983, n'est pas une uchronie, ne contient pas des machines à vapeur à toutes les pages et ne questionne pas spécialement notre monde moderne. Boneshaker de Chérie Priest se passe non pas dans un Londres brumeux, mais aux US et New Victoria de Lia Habel en Australie.

 

Pour l'esthétique 19ème,  vous connaissez beaucoup de machines que les gens de l'époque auraient exhibées dans leur salon? Les machines n'étaient pas considérées comme belles, mais comme utiles et on les dissimulait sous des capots (parfois richement décorés), dans des boitiers ou derrière des murs. Non, trouver de la beauté aux vieux engins, c'et une idée moderne!

 

Je n'ai pas encore vu de roman steampunk avec l'équivalent de téléphones portables ou de fours à micro-ondes et en général on imagine mal certains objets marcher à la vapeur ou avec un remontoir.

 

Enfin, nombre de romans du genre jouent sur l'évasion et le divertissement (le Protectorat de l'ombrelle), ne posent aucune question sur notre monde moderne et ne partagent pas du tout les thématiques des romans fantastiques victoriens.  

 

Le problème en France, c'est que l'on n'a accès qu'à quelques romans francophones et un nombre limité de traductions de romans anglophones et ce, après un délais plus ou moins long, alors qu'il en existe des centaines. Allez faire un tour sur Amazon US:

 

https://www.amazon.com/s/ref=sr_pg_1?fst=as%3Aoff%2Cp90x%3A1&rh=n%3A283155%2Cn%3A25%2Cn%3A16272%2Cn%3A3559312011%2Ck%3Asteampunk&keywords=steampunk&ie=UTF8&qid=1506704487.

 

Ne vous imaginez pas non plus que les romans traduits en français soient le dessus du panier. Il y a sans doute des questions de coût… À titre d'exemple, le seul roman de Meljean Brook traduit en français est une courte romance, Le Duc de fer, alors que son ouvrage steampunk le plus célèbre est la trilogie The Kraken King. The Aeronaut Windlass de Jim Butcher (l'auteur des Dossiers Dresden) est inconnu en France, tout comme la série The Clockwork Empire de Steven Harper. Bref, on ne consomme que du steampunk filtré et édulcoré. Dur de définir un genre quand on le regarde à travers des lunettes d'aviateur roses!

 

Rappelez-vous (pour ceux qui peuvent…). Les années 1980. Après les années "peace and love", l'Occident vire à droite. Le libéralisme devient (presque?) une idéologie. Ronald Reagan est élu aux US. Margaret Thatcher en Grande-Bretagne. Dans ce pays, l'industrie lourde, fleuron de l'économie nationale depuis la Reine Victoria est exsangue, peu rentable (de nos jours, on aurait ajouté très polluante), maintenue sous perfusion par les gouvernements successifs. Margaret Thatcher va la sabrer et entrer ainsi dans la mémoire collective de ses concitoyens. Un autre épisode va rester dans la mémoire de nos voisins: la Guerre des Malouines, micro-conflit anachronique pour un petit bout de terre, mais qui fera de vrais morts.

 

Bref, on assiste à la fois à la fin des grandes industries héritées de l'ère victorienne, une micro-guerre coloniale sortie de la même époque et le retour en force des grandes valeurs issues du 19ème siècle: travail, argent, individualisme, business. En même temps, l'URSS s'écroule. C'est la fin du monde tel qu'on l'a connu depuis la Guerre. On commence à parler de la "fin de l'histoire" Les punks parlent de "No Future". Alors, s'il n'y a plus de futur, faut-il se tourner vers le passé?

 

Et voilà que trois auteurs de SF américains (James Blaylock, KW Jeter et Tim Powers), se lancent dans l'écriture de romans célébrant d'une façon ou d'une autre un 19ème siècle britannique dont, en bon gauchistes, ils étaient censés abhorrer les valeurs. Vous avez dit paradoxe? Un peu! Personnellement, je ne peux m'empêcher de penser qu'il y avait dans ces œuvres une certaine nostalgie. Le héros des Voies d'Anubis n'est-il pas heureux d'aller vivre dans le passé?

 

Je peux paraître critique, mais je n'aime pas cette coutume française qui consiste à encenser un genre littéraire ou pire, un auteur sans la moindre nuance. La plupart de ces dithyrambes ne résistent pas à l'épreuve du temps, alors une fois de plus, enlevons nos lunettes d'aviateur roses!

 

Les fans modernes et intellos du steampunk se réclament à la fois de Jules Vernes, un bon bourgeois impérialiste et antisémite (Un Capitaine de 15 ans, Cinq semaines en ballon, Hector Servadac, etc…) et de HG Wells, un fils de domestique socialiste qui écrivit de nombreux essais sur la société, le racisme, le progrès scientifique etc… Un autre paradoxe? Ben oui. Et en plus, je ne suis pas sûre que ces fans soient conscients de l'ironie d'une telle situation!

 

D'autres préfèrent s'intéresser à certains aspects esthétiques d'un 19ème fantasmé: engrenages, corsets... Peut-être est-ce simplement une question de distanciation: nous idéalisons quelque peu cette période. Ma grand-mère, née au début du siècle dernier avait gardé un souvenir très précis des rues jonchées de crottin, des cabinets dans l'arrière-cour, des couches de sous-vêtements ou du typhus qui avait failli avoir peau. Si on lui aurait raconté que des jeunes en 2017 fantasmeraient sur ce mode de vie, elle aurait bien rigolé. Au contraire, elle trouvait cool l'asepsie des romans de SF de l'Age d'Or. Question de génération en somme. Peut-être dans vingt ans, le dieselpunk fera-t-il fureur!

 

D'autres auteurs, encore, férus d'histoire, veulent traiter leur épisode favori et explorer des questions sociales, économiques et politiques. Que se serait-il passé si les US avaient perdu la Guerre d'Indépendance (The Inventor's secret, Andrea Cremer)? Si l'on avait développé les ordinateurs dans les années 1820 (La Machine à différences)? Si Napoléon avait conquis l'Europe (L'Empire électrique)? Si le Japon avait eu accès à la technologie occidentale et commencé des réformes avant l'Erè Meiji (Toru, Stephanie Sorensen)?

 

Enfin, des auteurs venant plutôt de la fantasy souhaitent un univers de niveau technologique steampunk, mais sans avoir à gérer la contrainte de l'histoire et de la géographie de notre monde. Ils créent des univers totalement imaginaires pour traiter leurs propres thèmes, comme dans l'Alchimie de la Pierre de Ekaterina Sedia.

 

Bref, voilà un genre totalement hétéroclite, un fourre-tout où chacun met ce qu'il veut. L'une des caractéristiques du steampunk, àmha, c'est justement sa plasticité. Il n'y a pas encore de ces canons rigides qui plombent le reste de la fantasy. Ce qui caractérise aussi ce genre pour moi, c'est le changement. Dans les romans de SF ou de fantasy, la technologie est le plus souvent figée. En steampunk, on peut voir une société et sa technologie évoluer au fil des pages et des livres comme la série Ile Rien de Martha Wells. Après tout, le 19ème était une grande période de changement. Dans la plupart des romans de fantasy, le héros a peu de choix quant à sa profession: noble, roi (chef, général…), guerrier (assassin, mercenaire…), sorcier. L'héroïne, n'en parlons pas. Mais en steampunk, il peut être, en plus espion, chasseur de monstres, ingénieur, pilote d'aéronef, matelot, scientifique, archéologue, aventurier, explorateur, militaire, artisan, ouvrier, détective, musicien, domestique… et l'héroïne peut être tout ça aussi! Car paradoxalement, ces romans figurent bien souvent des personnages féminins qui n'ont pas besoin de prince charmant pour se tirer d'affaire! Et autant de métiers, autant de décors différents! Enfin, le steampunk emprunte souvent au 19ème son dynamisme et son optimisme (n'était-ce pas l'époque des self-made-men?). On en a besoin en 2017!

 

N'oublions pas non plus que le steampunk déborde dans d'autres domaines que la littérature: le jeu vidéo, mais aussi la mode et la déco, où il devient un business juteux:

 

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Le business: une valeur toute victorienne!

 

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