Comment descendre son héroïne aux yeux du lecteur

Cette suite du billet précédent m'a été inspirée par la polémique autour de la BD éducative "On a chopé la puberté" http://www.madmoizelle.com/on-a-chope-la-puberte-illustratrice-reponse-894247.

 

Pour ce que j'en ai vu, elle s'avérait pleine d'injonctions "girly" qui semblaient tirées d'une romance YA et plutôt limite sur les réalités biologiques de la puberté. Cependant, ayant fait des recherches pour mes enfants il y a quelques années, ce n'est pas le premier bouquin de ce genre que je vois passer. Il est juste tombé au mauvais moment médiatique.

 

Si je suis contre le principe d'interdire des livres (d'ailleurs, vous connaissez beaucoup de bouquins avec qui tout le monde est d'accord vous? Les critiques et les blogs littéraires, ça sert justement à critiquer). J'avoue avoir été  surprise par la réponse faite par l'une des autrices de la BD incriminée http://l4dead.unblog.fr/2018/03/06/tchao/. Elle semble avoir accumulé les clichés sexistes involontairement et en toute bonne foi en partant de sa propre expérience d'enfant. On aurait pu lui rétorquer que sa propre puberté remontait à quelque décennies et ne pouvait servir de "gold standard" à une BD qui était quand même censée éduquer les masses. Mais le propre des clichés n'est-il pas justement d'être véhiculé de façon inconsciente et en toute bonne foi? Et d'ailleurs, le propre des manuels destinés aux enfants n'est-t-il pas, traditionnellement de transmettre les normes d'une société?

 

Quel rapport avec la fantasy? Ce qui m'a frappé dans cette BD, c'est que nombre d'aspects traités sont semblables à ceux qu'on retrouve chez les héroïnes de SFFF. Et nombre de romans de SFFF sont destinés aux ados... Alors, faut-il faire gaffe à ce qu'on écrit? Ma réponse habituelle: écrivez ce en quoi vous croyez et que vous êtes prêts à assumer en cas de polémique. J'avais déjà écrit un billet ici sur l'importance de réfléchir avant de pondre quelque chose destiné à être lu par un large public: encore une fois, les écrits restent!

 

Maintenant, si vous voulez éviter de tomber dans tous les travers de cette BD (et en plus, involontairement), dans vos propres textes voici quelques conseils. Je suis sûre que certains/nes ne seront pas d'accord, me trouveront trop féministe/pas assez ou trop sexiste/pas assez et en général, trouveront un truc pas à leur goût, mais c'est la vie!

Tout d'abord, vous devez être conscient(e)s des doubles standards lorsque vous imaginez votre histoire et vos personnages: un comportement perçu comme positif chez un héros, sera perçu comme "typiquement féminin" (et donc plutôt négatif) chez une héroïne. La plupart du temps, ces doubles standards sont appliqués de façon tout à fait inconsciente par le lecteur/trice, aussi soyez prudent(e)s quand vous mettez votre personnage principal féminin dans une situation banale pour un personnage principal masculin.

 

Exemples:

 

- Au début du récit, votre héros est jeune, naïf, sans éducation et dans un job non qualifié et mal payé (genre Luke Skywalker). Bien souvent, il veut échapper à sa condition. Il a des défis à relever. Votre lecteur/trice s'attend à le voir grandir au cours de l'histoire.

 

- Au début du récit, votre héroïne est jeune, naïve, sans éducation et dans un job peu qualifié et mal payé. C'est normal, c'est une fille. Elle n'a jamais envisagé d'échapper à sa condition. Elle a besoin d'être protégée. Vous avez réellement intérêt à la faire grandir au cours de l'histoire et marquer un grand contraste avec le début.

 

- Votre héros parle beaucoup. C'est un homme chaleureux et ouvert.

 

- Votre héroïne parle beaucoup. C'est normal, c'est une fille. Vous avez intérêt à lui faire dire des choses vraiment intéressantes pour décrocher de ce cliché. Non, la faire jurer comme un charretier ne marche pas, ça la fait apparaître comme un personnage qui ne contrôle pas ses nerfs (c'est normal, c'est une fille), imaginez un personnage pareil dans la vraie vie!

 

- Votre héros a un geste involontaire (cf. mon post précédent): il est submergé par l'émotion.

- Votre héroïne fait un geste involontaire: c'est normal, c'est une fille. Les filles sont incapables de se contrôler. De plus, les héroïnes de roman ont tendance à faire beaucoup de gestes involontaires en présence du Prince Charmant. Typiquement féminin.

 

- Votre héros laisse libre cours à ses émotions (joie, colère, affection…). C'est normal, après les terribles épreuves qu'il vient de subir/surmonter.

- Votre héroïne laisse libre cours à ses émotions: c'est normal, c'est une fille. Les filles, c'est émotif (cf. L'extrait un peu plus loin). Vous avez intérêt à ne laisser parler ses émotions qu'à l'issue de situations réellement difficiles.

 

- Votre héros ne lit jamais les journaux/sites d'info/récits des voyageurs/transmission par tambours/ signaux de fumée/: c'est un geek, un rêveur détaché du monde.

- Votre héroïne ne lit jamais les journaux/sites d'info/récits des voyageurs/transmission par tambours/ signaux de fumée/: c'est normal, c'est une fille. Vous connaissez beaucoup d'héroïnes d'Urban Fantasy ou de Steampunk qui lisent les journaux sous quelque forme que ce soit? Les filles, ça s'intéresse à la cuisine, aux mecs, à la déco et aux ragots. La politique, l'international, l'économie, la science, c'est pas leur truc.

 

- Votre héros n'ose faire des avances à l'élue de son cœur: c'est mignon. En plus, c'est un homme respectueux des femmes.

- Votre héroïne n'ose faire des avances à l'élu de son cœur: c'est normal, c'est une fille. Les filles bien ne cèdent à leurs pulsions sexuelles/romantiques que de façon inconsciente et involontaire (cf. plus haut). Il est impensable qu'elles invitent un homme à prendre un café, laissent tomber leur mouchoir, écrivent un billet doux ou simulent une panne de fusée interstellaire.

 

J'ajoute que certains comportements que j'ai cités dans l'article précédent affectent de façon écrasante les protagonistes féminins:

 

- avoir des tics

- éprouver plein de sensations

- soupirer

- hésiter

- baisser les yeux

 

Et surtout, le plus agaçant: parler pour ne rien dire.

Exemple tiré de "Kaleana l'assassineuse" de Sarah J. Maas (roman ado, sorti en France en 2016, gros succès aux US, 4,5/5 chez Amazon.com sur près de 3000 commentaires) :

"… Ils furent silencieux pour un moment, jusqu'à ce qu'une sonnerie violente explose à peu de distance, puis une autre.

— Quel est ce terrible bruit? demanda Kaleana

Le capitaine les mena à travers une série de portes en verre et montra quelque chose en l'air, alors qu'ils entraient dans un jardin.

— La Tour de l'Horloge, répondit-il.

Ses yeux de bronze pétillaient d'amusement, tandis que l'horloge finissait son cri de guerre. Kaleana n'avait jamais entendu des cloches semblables.

Du jardin s'élevait une tour de pierre d'un noir d'encre. Deux gargouilles, les ailes déployées comme pour prendre leur envol étaient perchées sur chacune des quatre faces de la tour, rugissant sans bruit sur ceux qui se tenaient en dessous.

— Quelle chose horrible, murmura-t-elle.

…"

Qui dit "Quel est ce terrible bruit?"? Qui murmure" Quelle chose horrible"? Une bimbo décorative? Une délicate princesse? Non, l'héroïne est censée être un assassin endurci qui a passé quelque temps dans un bagne. Vous y croyez-vous?

 

Un autre problème, àmha est le champ des préoccupations des protagonistes féminins: il relève le plus souvent de l'affectif, de la sphère familiale, villageoise ou de leur condition de femme (discrimination, rapports avec le Prince Charmant, enfants). Bref, ça ne sort pas de la maison ou du village (comme une femme respectable). Combien d'héroïnes vont affronter des vastes problèmes métaphysiques, aller sauver l'univers sans être motivées par un beau gosse ou tout simplement partir à la découverte du vaste monde?

 

En plus, j'oserais même dire que tous ces traits affectent particulièrement les persos féminins de romans écrits par des femmes. Un comble, mais pas si surprenant quand on se rappelle la navrante histoire de "On a chopé la Puberté".Qui, mieux que les femmes va parler des stéréotypes qui les concernent?

 

Non seulement les préoccupations des héroïnes relèvent du relationnel, mais leur comportement relève de l'émotionnel, même lorsqu'elles sont des guerrières endurcies et dans une situation anodine.

 

Nouvel exemple tiré de "Kaleana l'assassineuse" de Sarah J. Maas:

 

"… L'assassin fit le tour de la table et visa de nouveau. Elle rata son coup. Serrant les dents, elle considéra casser la queue de billard en deux sur son genou. Mais elle n'essayait de jouer que depuis une heure. À minuit, elle serait formidable! Elle maîtriserait ce jeu ridicule ou transformerait la table en bois à brûler. Et l'utiliserait pour rôtir Cain vivant.

Kaleana poussa la queue et percuta la balle avec une telle force qu'elle roula vers l'arrière, frappant trois autres balles avant de heurter la balle n°3 et l'envoyer rouler vers un trou.

Elle s'arrêta juste au bord de la poche.

Un cri de rage aigu jaillit de sa gorge et Kaleana courut vers la poche. Elle commença par crier sur la balle, puis prit la queue de billard et la mordit, toujours en criant à travers ses dents serrées.

…"

Pour tuer le temps, l'héroïne joue au billard pour la première fois, seule dans une pièce. Va-t-elle en profiter pour se détendre? Réfléchir à un problème délicat? Apprendre les rudiments du jeu qui demande précision et concentration, comme son métier d'assassin? Non. Elle pète immédiatement un câble. Je rappelle qu'il s'agit d'un assassin endurcie qui vient de survivre à un séjour dans un bagne. Imaginez maintenant un protagoniste masculin à sa place. Vous avez dit "femme forte"?

Au fait, vous noterez que Kaleana ne crie pas, mais "un cri jaillit de sa gorge". Comme je l'ai dit plus haut, cette pauvre fille ne contrôle même pas son corps qui crie tout seul!

Mais alors, me direz-vous, pourquoi un tel succès? Ben, parce qu'il n'y a pas mieux. Et pour les jeunes ados ayant déjà intériorisé tous les clichés sexistes, Kaléana est une fille extraordinaire, capable de se battre un peu, attirer deux soupirants etc... Il y a quelques romans avec des protagonistes féminins vraiment héroïques, comme Hunger Games, mais vous pouvez m'en citer beaucoup?  Je soupçonne que les filles qui en ont marre de ces clichés, lisent tout simplement des romans avec des protagonistes masculins!

Ces clichés ne s'arrêtent pas aux héroïnes.

Prenons un autre perso habituel en fantasy, le mentor, ou plutôt ici, la "mentoresse". La grand-mère. La guérisseuse. La vielle et sage sorcière. D'abord, il n'y en a pas beaucoup. Mais quand il y en a, quel genre de conseil donne-t-elle le plus souvent à l'héroïne? Ben le plus souvent, des conseils sur sa vie amoureuse. Combien pouvez-vous citer de mentoresses de la stature d'un Gandalf, d'un Ben Kenobi ou d'un Professeur Dumbledore ? Pour ceux qui vont encore me citer Polgara, je rappelle que Pawn of Prophecy a plus de 30 ans. Polgara doit se sentir bien seule dans le club des mentoresses! Et si les vieilles femmes de Fantasy sont incapables d'en faire plus, n'est-ce pas tout simplement parce qu'elles ne sont jamais sorties de leur propre cuisine, dans leur jeunesse? Quelle expérience peuvent-elles transmettre à part les mecs et les recettes, même si c'est des recettes de simples?

Je passe sur les méchantes qui méritent un billet de blog à elles toutes seules.

Dernière considération: faites la liste des personnages de votre roman, comptez le nombre d'hommes et le nombre de femmes? Y aurait-il pas comme une différence? Est-elle logique par rapport au récit, genre votre histoire se passe sur un navire de guerre? Si la réponse est"non", pourquoi?

 

Problème: dans notre société de 2018, les femmes ont effectivement des tics, des sensations, soupirent, hésitent, ont des jobs peu qualifiés et mal payés et investissent plus lourdement dans la famille que les mecs. Cependant, vous ne décrivez pas une femme ordinaire. Vous décrivez une héroïne. Comme son homologue masculin, elle doit être un peu plus grande que nature! De plus, vous êtes dans un univers imaginaire. Alors pourquoi devez-vous imaginer un personnage qui se comporte comme une française ordinaire de 2018?

 

Bref, les lecteurs/trices sont encouragés de tomber dans les clichés par les auteurs/trices. Certes, vous avez le droit d'avoir une héroïne jeune, naïve et bavarde, faisant les choses en dépit de son plein gré. Peut-être pensez-vous sincèrement que le rôle d'une femme est de s'occuper de sa famille et rester à la maison. Mais alors, par pitié, assumez-le. N'écrivez pas des clichés involontairement.

Et pour la fin, je vais vous citer deux comportements féminins traditionnels qu'on ne trouve quasiment jamais chez les héroïnes de Fantasy (oui, j'aime les paradoxes).

 

- Elles ne font jamais la cuisine ou alors déclarent haut et fort qu'elles sont nulles derrière les fourneaux.

 

- Elles ne prennent jamais plaisir à s'habiller élégamment. Au pire, elles se demandent si leur décolleté n'est pas trop profond.

 

Quelle serait votre perception d'une femme qui aurait des tics, parlerait pour ne rien dire, nagerait dans ses émotions, serait un peu cruche et en plus serait indifférente à la bouffe et aux chiffons? J'ai comme dans l'idée que vous n'auriez pas beaucoup de sympathie pour elle. Peut-être même, la percevriez-vous comme quelqu'un d'incroyablement frustrée.

 

 

Conclusion: il est beaucoup plus difficile de faire apparaître une femme comme étant héroïque qu'un homme!

 

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Commentaires: 2
  • #1

    France Mégie (mardi, 13 mars 2018 00:51)

    Ah, enfin un article qui me parle. J'ai souvent du mal à m'identifier aux héroïnes de fantasy, parce que je les trouve ou trop nunuches, ou trop masculines. Une héroïne peut prendre plaisir à cuisiner, et autant à lire qu'à se lancer dans l'aventure et cogner. Et bien sûr, pour "devenir" une héroïne, c'est qu'à la base elle est curieuse, ou que quelque chose la propulse hors de son univers familier.
    Ainsi, j'aime beaucoup les romans de Gail Carriger, avec des femmes qui n'en font qu'à leur tête (y compris les "évaporées"), et je découvre avec plaisir en ce moment l'héroïne de Catherine Loiseau, Samantha Wiseman. J'ai parfois envie de la secouer, car au fond elle est trop gentille, mais c'est juste une jeune femme qui se morfondait dans sa vie, et se retrouve propulsée en pleines aventures, pour son plus grand plaisir, et qui fait ce qu'elle peut pour s'en sortir.
    Et d'un point de vue plus "féministe", j'aime me retrouver dans ces personnages féminins qui simplement font face à l'adversité et sortent des normes "sexuées" régulièrement, même si parfois elles flanchent, et qui peuvent en remontrer à pas mal d'hommes. Elles sont pour moi de bons exemples pour les jeunes filles, car elles montrent qu'on peut avoir des préoccupations très féminines (comme prendre soin de son apparence, par exemple), et être capable de se battre, de bricoler, d'avoir une activité "masculine".

    Donc, encore merci pou cet article, surtout pour la partie sur les dialogues :D

  • #2

    Alex Evans (mardi, 13 mars 2018 19:12)

    Merci, je suis contente que l'article vous ait plu.
    C'est dommage qu'il n'y ait pas plus de blogs qui analysent en profondeur le mode de fonctionnement de tel ou tel roman, plutôt que de l'encenser en bloc.