La mère absente en SF et Fantasy: faut il "tuer la mère"?

Je viens de lire Tea With the Black Dragon de RA Mac Avoy, prix Locus du meilleur premier roman en… 1983. On y découvre notamment le monde cool du début du boom de l'informatique. Cependant, ce roman est construit comme un classique de l'urban fantasy moderne. Il raconte l'histoire d'une musicienne quelque peu bohème venue aider sa fille, embrouillée avec des escrocs (les premiers hackers). Elle rencontre un mystérieux chinois d'un certain âge qui va l'aider. Le truc original? L'héroïne a la cinquantaine bien tassée et une fille adulte, alors que peu de femmes en fantasy en général dépassent la trentaine (ou alors, elles sont immortelles). À part ça, on se rend compte à quel point les canons de l'urban fantasy sont restés identiques en plus de 30 ans.

L'héroïne, malgré son âge qui devrait lui donner une certaine expérience de la vie, est d'une stupidité abyssiale, laisse son mystérieux compagnon mener l'enquête à sa place et bien sûr, se fait kidnapper au milieu du roman. Elle déclare fièrement qu'elle a abandonné sa carrière pour élever seule son enfant et rester auprès d'elle, mais on apprend par la suite, qu'elle a justement été obligée d'abandonner sa fille dans les endroits les plus douteux afin de pouvoir travailler et joindre les deux bouts (je suis sûre que si le roman avait été écrit en 2018, l'enfant aurait été victime d'abus sexuels). Si l'héroïne détient la "Vérité" mystique que recherche le héros, c'est malgré elle, comme la Pythie, car elle-même est incapable de voir au-delà de ses illusions. Quant à sa fille, dont on nous dit qu'elle est diplômée de Stanford, une des plus grandes universités américaines, elle n'est pas mieux et se fait embobiner par le premier venu.

Bien sûr, on a parfaitement le droit d'avoir des personnages stupides dans ses histoires. À condition de le faire volontairement. Si vous avez des persos involontairement idiots, on dirait que vous ne maîtrisez pas votre écriture. Si les personnages de Tea With the Black Dragon avaient été volontairement stupides, on aurait pu avoir un développement fascinant sur les couples mère-fille et réalité/illusion, ainsi que sur l'amour après 50 ans. À la place on passe dans une romance très conventionnelle et des scènes d'action à la "Starsky et Hutch". Bref, une occasion ratée.

 

Cependant, les personnages de mère en SF/Fantasy sont rares. Tellement, que j'ai du faire appel à plusieurs genres pour en amasser un échantillon digne de ce nom. Vu la place que les mères tiennent dans la vraie vie, cela apparait comme paradoxal. Tout d'abord, je dirais qu'on trouve beaucoup plus de mères de garçons que de mères de filles. Autre paradoxe, on trouve plus de mères et de mères en tant que personnage à part entière chez les auteurs que chez les autrices!

 

Ainsi parmi les mères de romans/films connus d'auteurs, on peut citer:

- Dame Jessica (Dune) mère principalement d'un garçon (On n'entend pas trop Alia dans le premier opus)

- Sarah Connor (Terminator) mère d'un garçon

- La Reine (Alien) mère d'une colonie

- Polgara (La Belgariade) grand-mère d'un garçon

- ? (Conan le Barbare, le film) mère de garçon

- Princesse Aura (Flash Gordon) mère d'un garçon

- Dejah Thoris (Cycle de John Carter) mère d'une fille et d'un garçon

- La plupart des femmes de la famille Harrington (série Honor Harrington)

- Cersei (Le Trône de Fer) principalement mère d'un garçon

- Sally Jackson (Percy Jackson) mère d'un garçon

- Valka (Dragons 2) mère d'un garçon

- Angeline Fowl (Artemis Fowl) mère de garçons

- Helen Parr (Les Indestructibles) mère d'une fille et de garçons

- Bouddica (Bouddica) mère de filles et d'un garçon.

- Morticia Addams (La Famille Addams) mère d'une fille et d'un garçon

- Les femmes de la famille Skywalker principalement mères de garçons (1 seule fille sur 3 générations)

- Endora et Samantha (Ma Sorcière bien-aimée) mères de filles (Samantha a un bébé garçon au bout de plusieurs saisons)

- Louise Banks (Premier Contact) mère d'une fille

- Mme Coulter (La croisée des Mondes) mère d'une fille

- Axelle (Royaume des vents et de colères) mère d'une fille

 

Parmi les romans/films connus d'autrices, on a:

- Morgane (Les Dames du Lac) mère d'un garçon

- Uasti (La Quête de la sorcière blanche) mère d'un garçon

- Cordelia Vorkosigan (Barrayar) mère d'un garçon

-  Elinor (Rebelle) mère d'Une fille et de garçons

- Nathalie Prior (Divergente) mère d'une fille et d'un garçon

- Mme Weasley, (Harry Potter) mère d'une fille et de garçons (elle n'est pas directement liée au héros, mais comme je suis sûre que quelqu'un va me la citer, je la mets).

- Justina Crawfield (Chasseuse de la nuit) mère d'une fille

- Ronica Vestrit (Les Aventuriers de la mer) mère de deux filles

- Jocelyne Fray (City of bones) mère d'une fille

- Mme Everdeen (Hunger Games) mère de filles

- Renée (Twilight) mère d'une fille

- Presque tous les persos féminins du Voyage au pays des mères (mères de filles)

 

Paradoxal, n'est-ce pas? Les héroïnes de fantasy et en  particulier celles qui sont écrites par des femmes, sont le plus souvent orphelines. Certes, j'ai moi-même quelques  héroïnes orphelines, pour leur éviter une famille encombrante, mais là…

 

De plus, lorsque la mère de l'héroïne a échappé à la mort avant le début de l'histoire, elle tombe habituellement dans l'une des trois catégories: absente/transparente/victime (Hunger Games), stupide/immature (Chasseuse de la nuit) ou indigne au point de devenir l'une des antagonistes (Les Aventuriers de la mer). Les exceptions sont rares! Les mères d'héroïnes écrites par des autrices n'existent qu'en tant qu'accessoire du personnage principal. Quasiment jamais en tant que "role model". Comparez avec les pères prestigieux (même morts) ou les mentors (quasiment tous de sexe masculin) pour les héros des deux sexes. On pourrait presque dire que les héroïnes ont un problème freudien!

Si vous avez rencontrés des personnes qui ont réellement perdu leur mère dans l'enfance, vous savez qu'elles en gardent des souvenirs, ou au moins, une certaine image, souvent un modèle auquel s'identifier. Mais pas l'héroïne de fantasy. Elle n'évoque jamais aucun souvenir ou alors, un souvenir qui relève de l'émotionnel: une mort brutale ou de vagues images. Au contraire, les souvenirs du père, quand il y en a un sont des scènes détaillées ou de l'enseignement.

Cette trope me semble relever de l'idée que c'est la façon la plus simple de présenter une héroïne "tridimensionnelle": elle a beaucoup souffert, point. Pas besoin de développer plus. Parfois, la mère peut transmettre un pouvoir spécial, mais surtout, pas d'enseignement au-delà de quelques recettes! On peut rajouter un père absent, inconnu ou mort, lui aussi. La mère est typiquement morte en victime, contrairement au père qui lui peut mourir en héros.

 

Alors, pourquoi les autrices ont-elles du mal à décrire des mères tridimensionnelles? Si une femme jeune et jolie présente de l'intérêt (même pour un lectorat féminin qui s'y identifie), une femme passée au statut "mère de famille" n'intéresse plus personne. Le plus paradoxal alors est que l'héroïne fantasme bien souvent sur l'idée d'épouser son Prince Charmant et faire des gosses (Twilight). Est-ce pour disparaître dans le néant?

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