Romans engagés, romans indignés

L'indignation est à la mode en ce moment. Tellement, qu'elle en devient un… cliché, voire une norme sociale. "Ça alors, t'es pas choqué par ce que Machin a dit à la télé? Moi, ça me débecte!". Écologie, animaux, homosexualité, femmes, "non-blancs", inégalités sociales, féminisation des mots en français… Le tout amplifié par internet où n'importe qui peut poster n'importe quoi 24h/24. Une myriade de revendications sans ordre de priorité qui obligent les gens de bonne volonté à couper les cheveux en 4, voire se justifier: "Ben oui, il m'arrive de manger de la viande et même des hamburgers chez MacDo. Je sais que c'est mal, mais c'est plus fort que moi, comme les cigarettes. Promis, je réciterai cinq Pater et dix Avé ce soir!". Certes, les sujets d'indignation ne manquent pas. Mais tous ces problèmes existaient il y a 30 ans ou plus mais n'étaient pas à la mode. Il n'y a que les discriminations religieuses qui sont actuellement passées sous silence (la religion, c'est suspect en ce moment).

Si l'écologie, la défense des animaux, les "non-blancs" et les handicapés figurent peu dans la SFFF et la littérature populaire en général, une foultitude de dystopies hante les rayons des librairies, décrivant des sociétés plus oppressives et inégalitaires les unes que les autres. Des flopées de romans mettent en scène des femmes battues, violées et persécutées. La romance M/M est devenue un genre en soi.

Cependant, les grandes références sur ces sujets restent des livres comme 1984, Farenheit 451, La Main gauche de la nuit, la Servante écarlate, Kindred… Des romans publiés il y a plus de 30 ans.  Alors pourquoi en ces temps d'indignation à tout va, personne n'a encore réussi à écrire un classique du même calibre? Les seules œuvres de SFFF de ce genre qui semblent partie pour résister à l'épreuve du temps est Hunger Games!

La différence àmha, à part le niveau des auteurs de ces œuvres, est que ces classiques sont des romans engagés, alors que ceux qu'on voit fleurir en ce moment sont des romans "indignés".

Un roman indigné est écrit à chaud sur un sujet donné. Il est le plus souvent superficiel et traite rarement de plus d'un "sujet d'indignation" à la fois. Il soulève un problème précis, mais suggère rarement une solution. Il fait appel aux émotions ("Ceci est inadmissible!") plutôt qu'à la réflexion et s'adresse à un public précis, généralement des gens qui partagent les idées de l'auteur. Il peut aussi avoir un coté franchement didactique et l'auteur peut vous le présenter en disant "J'ai écrit ce roman pour parler de discrimination/féminisme/exclusion/écologie etc…"

Un roman engagé s'inscrit plus dans une réflexion globale sur un problème (par exemple, la place des homosexuels dans la société à différentes époques et dans différents pays dans leurs contextes sociaux/religieux/économiques etc…). Il est capable de traiter du sujet sans être trop dépendant du contexte où il est écrit. Du coup, il peut apparaître original, révolutionnaire ou totalement hors normes. Il peut traiter de plusieurs sujets à la fois et fait appel à la réflexion sans être pesamment didactique. Par exemple, la Main gauche de la nuit mélange les thèmes d'identité sexuelle, du choc des cultures, de la loyauté et d'autres, le tout dans un récit plein d'action et de rebondissements. Enfin, un roman engagé ne s'adresse à personne en particulier, c'est-à-dire qu'il s'adresse à tout le monde, ce qui explique pourquoi ce genre de texte résiste mieux au temps.

 

Alors comment faire si vous avez l'ambition d'écrire un roman engagé plutôt qu'un roman indigné? Voilà quelques éléments à prendre en compte.

Avant d'aller plus loin, je précise que cet article est une réflexion globale sur les sujets qui fâchent, donc inutile de poster un commentaire sur celui qui vous fâche vous, personnellement, il sera impitoyablement modéré.

 

1- Évitez d'être manichéiste ou même binaire.

Je crois que beaucoup d'auteurs le font involontairement. Alors jetez un regard critique à vos persos. Très souvent, les romans indignés tournent autour d'un héros qui se "révolte" contre le système ou en est victime à cause de ce qu'il est (femme/handicapé/ etc…). Il en comprend l'injustice en un tour de main et organise la résistance. Pourriez-vous imaginer une autre intrigue? Combien de temps vous faudrait-il pour remettre radicalement en cause vos propres convictions?

Votre pauvre victime n'est-elle pas trop sympa? Votre personnage gay, peut-il aussi être, par exemple, raciste et misogyne et le rester jusqu'à la fin du roman, plutôt que d'avoir une révélation éclair? Votre héroïne handicapée peut-elle être homophobe? Une femme battue par son conjoint peut-elle se comporter de manière sadique avec ses enfants ou ses collègues? Quant à votre méchant raciste, peut-il être aussi un écolo convaincu?

 

2- Adressez-vous à tout le monde

Dans Binti ou Akata Witch de Nnedi Okorafor, l'autrice passe beaucoup de temps à expliquer qui sont les Himba (et insiste essentiellement sur leur look, on n'apprendra rien sur leur culture) ou quelle peut être la vie d'un enfant albinos au Nigéria. Résultat: les deux récits semblent destinés à des lecteurs américains et de préférence blancs, vu son discours "j'ai écrit ces livres pour montrer que les noirs et les africains peuvent aussi écrire de la fantasy" etc… Bref, pas sûr que les lecteurs africains, justement (et en particuliers les Himba!) apprécient jamais ces romans qui ne leur sont pas destinés.

À coté, L'Ivrogne dans la brousse (ou le Buveur de vin de palme, suivant la traduction), écrit dans les années 1950 par Amos Tutuola, un roman généralement classé en réalisme magique, ne prend pas la peine d'expliquer quoi que ce soit, ne cherche pas à prouver quoi que ce soit et ne s'adresse à personne en particulier. C'est un classique de la littérature africaine que les petits nigérians apprennent au collège. Plus contemporains, les romans de Kai Ashante Wilson évoquent l'Afrique du "Moyen-âge" à la sauce Conan le Barbare, tout en traitant de l'homosexualité et de la colonisation. Ce sont des romans d'action qui n'ont rien de didactique.

 

3- Lorsqu'il y a une ambigüité dans votre roman, faites en sorte qu'elle soit volontaire et contrôlée

Exemple: si vous avez une cité habitée seulement par des hommes enfermés là depuis l'enfance (Malachite de Kirby Crow), dans un monde où les femmes règnent, est-ce une ode à la différence, à la misogynie ou un retournement de situation ironique? Ces hommes ont-ils le choix de leur orientation sexuelle? Votre livre s'adresse-t-il à tout le monde ou seulement aux femmes lisant des romances M/M?

 

4- Documentez-vous sur le sujet (encore…) quitte à remettre en question vos convictions et les solutions du genre "y a qu'à…".

En effet, si vous traitez votre sujet de façon simpliste et binaire, cela affaiblira considérablement votre propos (pire si vous incluez dans votre roman une erreur factuelle grossière, du genre " Galilée a découvert que la Terre était ronde").

Quelques exemples:

- Quelle est la proportion d'homosexuels dans la population française? Y a-t-il plus de femmes homosexuelles que d'hommes homosexuels? Possèdent-ils un comportement caractéristique, comme porter des vêtements voyants et colorés pour les hommes? Même question pour les autres orientations sexuelles.

- Quelle est celle des "blancs" dans la population mondiale? Quelle sera cette proportion à l'époque où on espère vraiment coloniser Mars?

- Peut-on atténuer le réchauffement global tout en conservant les conforts de la vie moderne? Si la réponse est "non", que doit-on conserver?

- C'est quoi au juste, "être écolo"?

Etc…

 

5- Soyez conscients que la plupart des "sujets qui fâchent" peuvent être perçus sous différents angles et que même les militants les plus fanatiques ne sont pas d'accord entre eux.

Cela signifie aussi que vous serez critiqué sur différents aspects de ce que vous aurez écrit, même si vous avez essayé d'être consensuel et plein de bonne volonté.

Quelques exemples:

 

- Les hommes et femmes sont-ils égaux et toute différence est-elle liée à l'éducation et aux conventions sociales? Dans ce cas, le transsexualisme est-il un simple problème de choix? Si au contraire, vous pensez que les femmes et les hommes sont "égaux mais différents", avec une nature féminine et une nature masculine, y a-t-il des jobs qu'un homme ferait toujours mieux qu'une femme et vice-versa? Le message de votre roman féministe est-il de glorifier les valeurs "féminines", d'encourager les femmes à se comporter "comme des mecs" ou une troisième option à définir?

 

- Le viol est-il pire qu'un passage à tabac (à part les risques de grossesse pour une femme et de MST pour tout le monde)? Si la réponse est "oui", où se situe la différence? Dans la douleur infligée ou dans les conventions sociales, aussi bien dans l'esprit du violeur que dans celui de la victime et de la société qui les entoure? Et dans ce dernier cas, qui est le plus coupable: le violeur ou la société? Après tout, il n'est pas rare qu'un héros masculin soit torturé au cours d'un roman et en ressorte grandi et héroïque. Au contraire, une héroïne ressort d'un viol avec au mieux le statut de victime qui est beaucoup moins valorisant: sa situation attire la pitié, pas l'admiration.

 

- Votre personnage gay est-il là en tant que représentant de la communauté homosexuelle ou en tant qu'individu? Si c'est en tant qu'individu, comment allez-vous apprendre au lecteur qu'il est gay?

 

- Si votre roman démontre que la vie était mieux "autrefois" avec une existence simple et réglée, précisez de quel "autrefois" vous parlez: il y a 50 ans (avec les femmes aux cuisines, les homosexuels stigmatisés, la pollution tranquille…), il y a 500 ans (avec le régime féodal, les mariages arrangés, une grande mortalité infantile, les superstitions…), etc…

 

- Si votre roman promeut la nature comme un havre de paix et de douceur, expliquez où vous avez mis tous les prédateurs et la compétition pour la survie qui existe même entre plantes.

 

6- Évitez les clichés (je sais, je l'ai déjà dit maintes fois)

- Une société futuriste aura-t-elle les mêmes normes sociales que la France ou les US en 2018?

- Dans une société futuriste où les embryons sont produits en couveuse il y aura-t-il des "noirs", des "bruns", des "jaunes" et des "blancs" ? Si oui pourquoi? Y aura-t-il besoin de produire des individus sexués en général?

- Une héroïne badass au milieu d'un parterre de personnages féminins absents ou effacés.

- Une société ultra-technologique sans qu'on sache d'où lui viennent les ressources pour fonctionner (énergies, matières premières…)

 

 

7- Offrez un début d'alternative crédible à la situation que vous dénoncez. Si s'indigner et râler est à la mode, les utopies ne fleurissent pas dans les librairies!

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Commentaires: 2
  • #1

    Claire (Lofarr) (vendredi, 10 août 2018 23:15)

    Merci pour ce nouvel article. Une fois de plus, tu m’as donné du grain à moudre pour un moment. Je pars en vacances avec ton article et "La Main gauche de la nuit" sous le bras. Ton blog est une mine d’or!

  • #2

    Alex Evans (lundi, 20 août 2018 20:20)

    Contente que ça puisse être utile!
    Bonnes vacances.